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ARCHE D’ACIER

Arche d’acier (Stålsprånget – 1968) de Per Wahlöö, traduit du suédois par Joëlle Sanchez. Editions Le Mascaret – 1991 ; Editions Payot & Rivages – 2010.

ImageLe commissaire Jensen, patron du commissariat du 16e district, s’envole pour un pays du sud où il doit subir une transplantation du foie. Après trois mois d’hospitalisation sans aucune nouvelle de son pays d’origine, il reçoit un message lui intimant de rentrer illico. Remis de son opération, Jensen prend le chemin du retour mais son avion est obligé d’atterrir dans un pays frontalier du sien. A l’aéroport, il rencontre l’ancien ministre de l’intérieur, qui lui non plus ne peut rentrer. Ce dernier était le favori pour devenir chef du gouvernement, mais le politicien informe Jensen que les élections n’ont pas pu se tenir suite à des semaines d’émeutes et de troubles; et depuis plusieurs jours, une étrange épidémie mortifère ravage le pays qui est désormais coupé du reste du monde. Jensen est chargé d’y rentrer enquêter pour déterminer ce qui s’est passé.

 APOCALYPSE NOW.

Après  Meurtre au 31e étage, Arche d’acier est le second volet du diptyque consacré par Wahlöö aux enquêtes du commissaire Jensen.

Dans Meurtre au 31e étage, sous couvert d’une enquête policière, Walhöö décrivait une société post-démocratique, un monde où la recherche systématique du consensus politique -pour le bonheur de tous!- avait abouti à un totalitarisme soft, un monde où « Personne ne commet de crimes et personne ne fait d’enfants. Tout le monde pense la même chose. Personne n’est heureux et personne n’est malheureux. Sauf ceux qui se suicident. » Mais officiellement, personne ne se suicide; ce ne sont que des « morts subites » et la répression de l’alcoolisme constitue la tâche principale de la police. Arche d’acier voit cette société s’effondrer.

Après de brefs premiers chapitres où une rencontre entre Jensen et le médecin de la police, puis le voyage en taxi du commissaire vers l’aéroport permettent à Wahlöö de replonger le lecteur dans l’ambiance délétère du monde de Meurtre au 31e étage et de renouer avec la personnalité particulière de son héros, avant d’enfermer celui-ci dans l’isolement le plus complet dans une chambre d’hôpital dans un pays où tout lui est étranger -mais dont Wahlöö, par touches, laisse à penser que malgré sa pauvreté, il est plus humain, joyeux, ensoleillé et vivant que le pays de Jensen-, le roman va ensuite se diviser grosso modo en deux parties que l’on pourrait baptiser pour la première, « mystère », et la seconde, « révélation ».

La partie « mystère » est fascinante: on y suit un Jensen revenant dans un pays déserté, totalement à l’abandon, sous la pluie et la brume en permanence, où les seuls signes de vie qu’il croise sont quelques ambulances et étranges bus sillonnant les rues (des images de fin du monde qui en rappelleront de nombreuses autres au lecteur/cinéphile). Les rares personnes que Jensen parviendra à rencontrer se terrent, apeurées, dans leur appartement de tours presque totalement vidées de leurs résidents.

Cette fascination est suscitée non seulement par cette ambiance post-apocalyptique, mais aussi par l’incroyable personnage de Jensen en lui-même: plongé dans cette situation extrême, le commissaire fait montre d’une imperturbable impassibilité et ne se dépare à aucun moment d’un sang-froid quasi robotique. Il avoue lui-même n’avoir aucune imagination -un euphémisme!- et mène ses investigations sans jamais ni déduire, ni inférer ou échafauder d’hypothèses. Pour lui, enquêter, c’est recueillir du concret: « Tenez-vous en aux faits« , tel a toujours été et reste encore, même dans cet environnement extraordinaire, son credo. Quel que soit le contexte, Jensen se conforme aux règlements sans sourciller, et ce jusqu’à l’absurde (aux parents d’un enfant qu’il a surpris s’emparant d’un paquet de bonbons dans un magasin totalement saccagé, il dit: « N’oubliez pas de le payer, quand tout sera redevenu normal. »; ou, retournant à son commissariat dévasté, il commence par remettre de l’ordre dans son bureau avant de noter scrupuleusement sa reprise de poste dans le livre de bord!).

Cette fascination est encore accentuée par le style d’écriture de Wahlöö: sec, précis, factuel; comme s’il obéissait lui-même à l’injonction/leitmotiv de son propre personnage.

Durant cette première partie, on suit donc Jensen récolter indices et témoignages qui lui permettent de reconstituer petit à petit la succession des évènements qui ont conduit à l’écroulement de la société: des manifestations d’abord tolérées et encadrées, puis réprimées violemment, le déclenchement de l’épidémie et l’accumulation des morts, le couvre-feu généralisé, les arrestations arbitraires, l’état de siège. Mais une succession dont l’origine demeure énigmatique.

L’explication viendra dans la dernière partie du roman et sera donnée à Jensen -et au lecteur- d’abord par le médecin de la police que retrouvera Jensen et qui s’était trouvé au cœur des évènements. Puis, ayant contraint (sans que Walhöö nous explique vraiment comment!) l’ex ministre de l’éducation à rentrer au pays, ce dernier finira par leur avouer ce qui est au départ de cette catastrophique tragédie.

Et là, Wahlöö démontrera -si besoin est- qu’il n’est pas un auteur complaisant avec le lecteur: en effet, au fur et à mesure que se révèle la cause initiale déclencheur de cette suite d’épisodes dramatiques, l’idée qu’elle émane d’un de ces complots comme on en lit tant aujourd’hui pourrait un temps effleurer l’esprit du lecteur. Que nenni! Sans en révéler ici la teneur, il s’agira en réalité de quelque chose de bêtement bien plus humain, presque trivial et par laquelle Wahlöö mettra aussi en avant la complicité -aveugle?- de la science avec le pouvoir.

Toutefois, en termes de plaisir de lecture, cette dernière partie, explicative, -et où Jensen est beaucoup plus effacé-, est plus bavarde, plus statique et moins passionnante. Et si l’on sent bien qu’à travers les propos du médecin de la police, c’est Wahlöö lui-même qui exprime ses propres convictions et espérances, on est malheureusement parfois proche du discours un rien théorique.

Les ultimes pages de l’ouvrage laisseront entendre le début de la constitution d’une nouvelle société; mais une société dans laquelle Jensen restera Jensen; quoique… « J’ai vu un chameau, l’autre jour, dit Jensen.« …

Avec ce diptyque, Wahlöö a su exprimer ses craintes des dérives d’une société sociale-démocrate qui voudrait imposer le bonheur à tous, tout en faisant œuvre de véritable écrivain. Si le contexte actuel laisse à penser que les menaces pesant sur les démocraties d’aujourd’hui sont d’une autre nature, reste que le principe de vigilance sous-jacent à ces romans est lui toujours d’actualité.

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