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RECLUSES.

Recluses (2011) de Séverine Chevalier. Éditions Écorce, 2011.

ImageEcully, banlieue lyonnaise. Suzanne, une femme d’une quarantaine d’années, fait ses courses au supermarché avec Polo, son tout jeune fils, dans le caddie. Abandonnant l’enfant et le chariot déjà empli entre les rayons, elle s’éloigne un instant pour aller compléter ses achats. Pendant ce temps, une jeune fille en jaune déambule entre les étals, s’approche de l’endroit où est le caddie avec Polo ; et fait exploser la ceinture de dynamite qu’elle portait à la taille.

Plus tard : Suzanne remonte les traces de la jeune fille en jaune, Zora Korps. Elle rencontre d’abord le directeur de l’école de management dans laquelle celle-ci était étudiante, puis Paul, le père veuf de Zora. Tout à trac, elle passe ensuite prendre Zia, sa jeune sœur muette et tétraplégique qu’elle n’a pas revue depuis dix ans et qui végète dans un centre pour handicapés, et les deux femmes prennent la route vers le sud pour retrouver les lieux qu’avait fréquentés la jeune fille en jaune et rencontrer ceux qui l’ont connue.

SUZANNE T’EMMÈNE…

Conforme à son titre, Recluses est un livre d’enfermement; un enfermement qui prend différentes formes : matérielle (la prison dans laquelle a séjourné Suzanne -le lecteur ne saura qu’à la fin du roman pour quel motif-), physique (le locked-in syndrom de Zia), psychique, dans une fonction (le docteur Saw, le psychiatre qui voyait Suzanne en prison), dans un rôle (Jean et Marie, les deux curieux personnages rencontrés au terme du voyage des deux sœurs) ou dans une histoire qu’on se bâtit autour de soi. Tous ceux dont Séverine Chevalier donne alternativement à entendre la voix intérieure (Suzanne, Zia, le Docteur Saw) sont captifs à l’intérieur d’eux-mêmes et inaccessibles aux autres.

Ce pseudo road book lançant sur les routes du sud de la France une femme et sa jeune sœur tétraplégique en quête -est-on tenté de croire- d’une explication, d’une compréhension du geste suicidaire de la jeune fille en jaune, est un dispositif littéraire propice aux rencontres. Mais si effectivement, remontant les traces du passé de Zora Korps, elles croisent des gens, discutant avec ceux qui ont connu la jeune fille en jaune, ou embarquent dans leur périple un jeune désœuvré, Vautour, sur lequel elles tombent dans un camping déserté, aucune des deux sœurs ne semblent pour autant vraiment rencontrer personne, tant les personnages de Séverine Chevalier paraissent inaptes -physiquement et/ou psychiquement- à sortir d’eux-mêmes pour s’aventurer à découvert vers autrui. Et le rare instant où, enfin, un véritable rapprochement pourrait peut-être être possible (entre Vautour et Zia), il est interrompu brutalement (sans compter que l’interprétation donnée à ce moment d’intimité pourrait être différente d’un lecteur à l’autre!). Paradoxe, d’une situation littéraire suscitant généralement une impression de liberté (prendre la route) l’auteure fait une autre forme d’enfermement, les deux sœurs ne faisant que suivre le chemin tracé par Zora Korps.

Une des réussites de Séverine Chevalier est de faire ressentir cette impression générale de réclusion sans la dire formellement, mais plutôt par le style de son écriture ; une écriture qui, par l’utilisation récurrente de « On » ou de « Ça » pour le décrire, ou par des formulations empreintes d’une -fausse- naïveté (« C’est pratique« ), rend le monde extérieur impersonnel. Et si ce monde semble parfois organisé (les supermarchés, les autoroutes, le centre pour handicapés de Zia), il paraît alors inhumain, comme si sa nature même était par essence d’être chaotique, complexe (confus ?) et partant inintelligible. Enfermés, les protagonistes de Recluses sont extérieurs au monde; ils ne reçoivent du réel, de « l’en-dehors d’eux », que des sensations (des couleurs, des odeurs, des goûts…), éléments fragmentaires. Et c’est curieusement par la « voix » de Zia, celle-là même décrite comme « demi-morte« , que cet afflux de sensations -de vie ?- est le plus sensible pour le lecteur.

Une écriture de sensations fugitives et éparses qui, au même titre qu’elles ne peuvent suffire pour permettre aux personnages une appréhension globale du monde extérieur, n’ouvrent pas non plus au lecteur la voie de leur monde intérieur. Séverine Chevalier décrit ce que perçoivent ses personnages mais ne pénètre pas au-delà des organes sensoriels, dans leurs limbes cérébrales. Même le psychiatre qui, dans son espèce de lettre/confession avoue, dans une insolite inversion des rôles, s’être confié à Suzanne lors de son séjour en prison, révèle son mal-être d’abord au travers de sensations physiques (tremblements). L’auteure n’expose pas les émotions de ses personnages qui gardent leur douleur tue, cachée ; et ne se livre moins encore à la moindre analyse, ne nous sert en aucune façon de rassurantes explications psychologiques de leurs comportements. Comme si aller au-delà des simples perceptions, tenter de fouiller à l’intérieur des âmes était futile et vain, elle maintient ses personnages à distance du lecteur, ne joue pas le jeu de l’identification facile. Ce qu’elle nous donne à lire, ce sont des corps (Korps) agissant qui demeurent un mystère ; comme le resteront finalement le geste létale de la jeune fille en jaune et l’ultime acte de Suzanne.

Pourtant, Séverine Chevalier sème ça et là d’étranges indices matériels, tel le tableau d’une femme au regard triste qu’on retrouve (ou pas ?) en deux lieux différents, ou psychologiques, comme la commune disparition/absence de mère chez Suzanne et Zia, et chez Zora -les mères qu’il faudrait enfermer, à l’instar de la représentation d’une vierge à l’enfant à l’entrée d’un viaduc, « (…) grillagée pour l’empêcher d’aller batifoler hors du lieu saint« , pour qu’elles se conforment à leur rôle ? ; rôle qu’endosse d’ailleurs maladroitement (sans amour ?) Suzanne à l’égard de Zia-. De -fausses- pistes ténues qui sont comme un défi au lecteur de rationaliser les comportements des personnages, de mettre de l’intelligibilité, de l’ordre dans le monde.

Ce beau roman noir coloré, à l’écriture limpide et pourtant totalement originale, touchant par instants à une forme de poésie en prose, jetant à d’autres d’étonnants aphorismes (« Il n’y a pas de compétences particulières des victimes. »), formules (« L’autoroute nous déglutit quelque part, bien plus tard, (…) ») ou étranges interrogations (« Est-ce qu’on a une voix quand on ne parle pas ? « ), ambitieux dans sa construction, met à l’unisson de son propos sa forme complexe. Fausse quête, il dit la difficulté d’être au monde et l’illisibilité de celui-ci et de ceux qui le peuplent, tout en demeurant, lui, par ses mots simples, d’une parfaite lisibilité ; et dit également la réclusion de chacun dans son propre monde (et aussi, in fine, le pouvoir manipulateur de la littérature).

« On attend de nous, souvent, de plus en plus souvent, de plus en plus systématiquement, de plus en plus avidement, goulûment, des réponses. Des réponses précises, clairement énoncées, dans le jugement comme dans la prédiction. Le flou, l’impossibilité, la complexité, ne peuvent être entendus.« , écrit le docteur Saw. L’écrivain n’est en rien tenu à cela, et c’est ce flou, cette impossibilité, cette complexité que Séverine Chevalier nous fait ressentir.

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