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PREUVE VIVANTE.

Preuve vivante (Living proof, 1995) de John Harvey, traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias. Editions Payot & Rivages, 2000.

John Harvey_Preuve vivante

Croyant à chaque fois avoir affaire à une prostituée, plusieurs hommes se sont fait attaquer au couteau. Malgré les similitudes que présentent ces agressions, les circonstances différant à chaque fois, l’équipe de Charlie Resnick enquête sans être totalement persuadée d’un lien entre elles. En parallèle, Resnick se voit charger d’assurer la protection d’une auteure américaine de thrillers à succès menacée par lettres anonymes et qui doit participer au festival « Coups de feu dans le noir » de Nottingham.

 

Ce roman est le septième de la série centrée sur le personnage de l’inspecteur Resnick.

Alternant le suivi de deux affaires, Preuve vivante montre le quotidien finalement banal d’un commissariat, et Harvey le restitue comme tel : rien de spectaculaire dans ce roman, son déroulement ne donne lieu à nul rebondissement, suspense, cliffhangers ou autres effets faciles pour capter artificiellement l’attention. Les enquêtes ne progressent que grâce à un travail méthodique et lorsqu’elles aboutissent, c’est alors sans surprise qu’elles livrent leur clef. Et si Harvey distrait le lecteur vers la fin de l’ouvrage par une brève « fausse » fausse piste ou un coup de théâtre lui aussi tournant court, ces éléments apparaissent eux également dans le cours du récit sans provoquer de rupture, sans esbroufe. Et in fine, tout ne sera pas clos car proposer au lecteur une rassurante résolution n’est pas le propos de cet ouvrage.

Mais avec ce roman se déroulant dans le cadre d’un festival consacré au polar littéraire et cinématographique, Harvey s’amuse aussi, offrant quelques caméos littéraires à des auteurs réels (Ian Rankin, Maxim Jakubowski), se livrant à de lestes et allègres considérations sur le cinéma et réjouissant le lecteur d’une facétieuse mise en abyme où son personnage principal est quasiment contraint de lire un thriller. Cependant, sur ce dernier point, Harvey prend à contre-pied l’amateur rigoriste de roman noir, Resnick ne s’épanchant guère sur cette lecture (et donc ne se livrant pas à un dénigrement en règle) et se montrant simplement au final quelque peu ironique sur l’aspect consolatoire de ce genre de littérature.

Car de façon générale, Harvey se garde des facilités. Ainsi, s’il met en scène des protagonistes pour lesquels il eût été aisé de tomber dans le cliché pour les caractériser (la jeune auteure de thrillers à succès versus la vieille auteure anglaise sur le déclin), jamais il ne se laisse aller à la caricature. Au contraire même, et cela vaut pour tous les personnages y compris secondaires, Harvey les met en scène sans faire montre ni de condescendance, ni de mépris. Par une écriture se tenant sur la fine ligne de crête entre psychologisme et behaviourisme, il réussit a contrario à donner chair et vraisemblance à tous, et parvient à transmettre leur ressenti au lecteur sans pour cela faire étalage d’une abusive introspection, révélant leurs états d’âme à travers un simple geste ou quelques dialogues, leur conservant ainsi leur part de complexité et d’inexpliqué. Car, dixit Resnick : « Tu sais, dans le boulot que je fais, c’est difficile de juger les gens. »

Mais ce que ressentira le lecteur au terme de l’ouvrage et qui le marquera, c’est le regard à la fois désillusionné et empreint d’humanité qui y est posé sur le monde à travers Resnick, inspecteur aimant les chats, le jazz et les sandwiches ; un sentiment transmis aussi via des éléments situant discrètement cette histoire sur un arrière-fond de contexte social en déliquescence : boutiques ayant définitivement porte close, usines à l’abandon ou poignante description de gens modestes contraints de patienter dans les salles d’attente des services sociaux. Partant, le paradoxe de ce livre est qu’alors qu’il n’offre que parcimonieusement des scènes de banale et par trop commune violence criminelle polardeuse -et qui d’ailleurs, lorsqu’elles surviennent malgré tout, sont présentées au lecteur épurées de tout voyeurisme-, on semble cependant percevoir entre les lignes, presque secrètement, que la violence pourrait sourdre à tout moment du fait d’un environnement en phase de se déliter.

« Polar humaniste », c’est ainsi qu’on est tenté de caractériser ce roman de John Harvey. Et si d’un point de vue littéraire, son écriture n’est pas celle d’un styliste de haut vol, on a néanmoins sans conteste affaire ici à de la belle ouvrage d’un maître-artisan du roman noir. Et on reprendra volontiers cette interrogation que se pose Resnick à propos du café pour l’appliquer à ce Preuve vivante : « Noir et amer. Pourquoi est-ce que c’était si bon ?« 

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