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ICI COMMENCE L’ENFER.

Ici commence l’enfer (Stray Dogs – 1997) de John Ridley, traduit de l’anglais (américain) par Jean Pêcheux. Éditions Payot & Rivages, 1998.

Ici commence l'enfer_John RidleyLa Mustang soixante-quatre et demi de John Stewart tombe en rade aux abords de Sierra, un trou perdu dans le désert sur la route de Las Vegas. John confie sa voiture au garagiste local et, en attendant la réparation, part faire un tour dans le bled écrasé de chaleur dès le matin. Dans la rue principale, le seul être humain qu’il rencontre est un vieil aveugle assis dans son coin qui le hèle et lui demande d’aller lui chercher une cannette. Puis, tandis qu’il écoute d’une oreille distraite le vieux qui déblatère, John aperçoit une jeune beauté amérindienne qui se débat avec un lourd paquet. N’étant pas homme à penser uniquement avec sa tête, il se propose pour porter le pesant colis jusqu’à sa voiture. La fille finit par accepter et, devant les efforts de John, l’invite ensuite chez elle pour y boire un truc frais. Sur place, John en profite pour prendre une douche, puis aide Grace, la jeune fille, à poser les rideaux qu’elle vient d’acquérir. C’est alors que rentre Jake, le mari. Dès lors, les choses vont prendre une tournure désagréable pour John qui n’aura bientôt plus qu’un seul désir: se tirer au plus vite de Sierra, ce qui sera loin d’être facile.

UN PETIT NOIR BIEN BRÛLANT.

Ici commence l’enfer est un polar rapide bien dans l’esprit noir tout à fait adéquat pour passer un agréable après-midi à l’ombre rafraîchissante d’un saule tandis qu’une rivière glougloute à ses pieds et qu’alentour cogne le cagnard. Parce que le cagnard, il est infernal à Sierra, ce bled désolé, constitué de quelques baraques et boutiques, écrasé par plus de quarante-cinq degrés en journée et dont les habitants n’ont qu’une envie : pouvoir s’en barrer ; un cagnard à faire chauffer le sang et bouillir les tempéraments.

Tous ceux que John va y rencontrer en ont, du tempérament, que ce soit Grace, la jeune amérindienne rapidement entreprenante ou Jake, son vieux mari plutôt porté sur l’argent, mais aussi Darrell, le garagiste péquenot aux tarifs à croissance rapide ou Toby, le jeune coq local dont la petite copine allumeuse exacerbe la jalousie et le sens de l’honneur ; sans oublier un bedonnant shérif dont le style au premier abord paraît marqué d’une relative et trompeuse désinvolture. Les uns et les autres ne vont pas faciliter les envies de départ d’un John qui, suite à un hasard malencontreux, se retrouve vite sans un dollar (et personne sur qui compter) et coincé à Sierra alors qu’il était pas mal pressé de rejoindre Las Vegas pour y régler une dette contractée auprès d’un mafieux suite à une partie de poker clandestine où il s’est fait piégé.

Car si John se la joue un peu, c’est en réalité un demi-sel qui n’a pas l’envergure. C’est même plutôt un poissard qui semble attirer les problèmes et dont le soleil va à lui aussi finir par échauffer les sangs. De fait, comme dans la tradition tragique du polar noir, le Destin semble avoir pointé John du doigt et ne pas avoir l’intention de le lâcher de sitôt -et a pris comme il se doit les traits d’une femme fatale-. Ici commence l’enfer est donc une tragédie -ou plutôt une farce tragique- qui respecte quasiment les trois unités dramaturgiques classiques (hormis un flashback et une scène à Las Vegas), incluant même un vieil aveugle dans le rôle d’un succédané roublard de pythie. La destinée de John se jouera en une seule journée à Sierra.

Ainsi, ce livre a beau se dérouler de nos jours, il amène à l’esprit du lecteur nombre de réminiscences aux relents fourties ou fifties : le personnage de John Stewart rappelle par instants ce parangon de la lose qu’est le héros du film de Edgar G. Ulmer Détour (Id, 1945) ; la trame du roman reprenant le triangle mari/femme/amant -avéré ou pas-, ajouté à un gros paquet de fric, a le parfum de certaines œuvres de James M. Cain ; l’irruption de deux tueurs fait songer à ceux de la nouvelle éponyme d’Hemingway. Le lecteur en arrivera même à se demander si le discours du personnage de mafieux de la vieille école regrettant un temps où l’on savait encore s’amuser à Vegas (il suffisait alors par exemple d’aller dans le désert pas loin pour régler de façon radicale certains problèmes) n’est pas une façon déguisée pour John Ridley d’évoquer un -supposé ?- Âge d’Or du polar noir. Ici commence l’enfer tient effectivement de l’hommage/remise au goût du jour de thématiques polardeuses traditionnelles.

En définitive, ce roman n’affiche pas de grandes ambitions et reprend les codes d’une autre époque du genre noir sans réellement y apporter du neuf. Mais habilement mené, écrit dans un style sobre et vif, avec de nombreux dialogues aux répliques percutantes (la serveuse du bar à un type voulant savoir s’il pourrait demander un verre de vin : « Vous pouvez demander tout ce que vous voulez, mais vous n’aurez que ce qu’il y a. »), il se lit d’une traite et avec un réel plaisir, comme se boira la bière que l’on aura conservée au frais dans la rivière à ses pieds et que l’on éclusera une fois ce livre refermé. Parce qu’à Sierra, il a fait salement soif.

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2 commentaires sur “ICI COMMENCE L’ENFER.

  1. Il est à signaler que le roman a été adapté par Oliver Stone et ses gros sabots en 1997 avec Sean Penn sous le titre U-turn. C’est une honnête série B, vite vu, vite oublié, moins prenant que le roman quand même et puis pour ma part, c’est viscéral…Sean Penn, je ne supporte pas.
    Belle chronique!
    Wollanup.

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