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TRANCHECAILLE.

Tranchecaille (2008) de Patrick Pécherot. Éditions Série Noire Gallimard, 2008; Folio 2010.

Tranchecaille_Patrick Pécherot

Juin 1917, front de l’Aisne. Le soldat Jonas vient d’être fusillé, condamné par un tribunal militaire pour le meurtre de son lieutenant lors d’une charge. Dans la nuit des tranchées, quelques heures avant de commander une nouvelle attaque, le capitaine Duparc, qui a été l’avocat de Jonas, écrit à sa femme, retraçant toute l’affaire en passant en revue les témoignages qu’il a recueillis et interrogatoires qu’il a menés.

 

Dès les premières lignes, Patrick Pécherot livre la sentence : le soldat Jonas vient d’être exécuté. Quels que soient les éléments qui seront présentés par la suite, qu’ils soient à charge ou à décharge, pour relater cette affaire, la fin en a déjà été écrite. Aucun espoir à avoir donc. Cette désespérance d’un destin déjà scellé sous laquelle il se place d’emblée va imprégner tout le reste de ce roman et peser sur le regard que le lecteur portera sur les autres personnages, comme signifiant qu’après trois ans de guerre, l’accablement de tous -du moins ceux qui sont au front- est tel qu’ils n’ont, eux non plus, pas grand’ chose à espérer. Le capitaine Duparc, chargé de la défense de Jonas, aura eu beau se démener pour accéder à la vérité, ce ne sera, in fine, que pour mieux encore voir lui aussi l’abattement tomber sur ses épaules ; parce que, en temps de guerre, la vérité n’a plus guère de valeur.

C’est donc pour l’essentiel à travers les yeux du capitaine Duparc que le lecteur découvre cette affaire Jonas. Pécherot a conçu son texte en une succession de brefs chapitres, chacun rapportant, avec le vocabulaire et le parler qui leur sont propres, le témoignage de soldats qui ont côtoyé Jonas, d’officiers de base qui l’ont commandé, d’officiers supérieurs qui l’ont croisé ou de civils qui l’ont vu lors d’une permission à Paris. Et si, pour chacun de ces personnages, Jonas constitue le cœur de leur récit, Pécherot donne en même temps à lire toute une gamme humaine, portraits allant du simple poilu emporté par la tourmente aux gradés coincés entre l’obéissance aux ordres de l’état-major et la réalité concrète du terrain, à l’officier supérieur désabusé ou à la vieille ganache obtuse mais sachant rester loin des combats, en passant par ceux restés à l’arrière, profiteurs de guerre, planqués frustrés et aigris ou simple quidam soumis à la propagande officielle relayée par les journaux (mais a contrario sur ce dernier aspect, Pécherot rend hommage au Canard Enchaîné, hebdomadaire fondé en 1915). C’est à travers ces différentes paroles, ces différentes perceptions, que, comme Duparc, le lecteur reconstitue, par touches, toute l’histoire pour se faire une opinion sur le soldat Jonas.

Cette affaire commence par une altercation entre Jonas et Landry, son lieutenant : ce dernier, jeune officier tout juste envoyé au front, novice ignorant de ce qu’est réellement cette guerre au quotidien et cherchant à asseoir son autorité, ordonne à Jonas de remettre de l’ordre dans sa tenue: « Après des mois de sang et de merde, un gamin pommadé comme un officier d’opérette se pique de faire la revue de détail. » Jonas, qui s’était vu remettre un uniforme bien trop grand pour lui, se plaint de sa tenue. S’ensuit une prise de bec entre eux avant que Landry, bien que redoutant d’abord de perdre la face devant ses hommes, sentant la grogne monter parmi les soldats, n’y mette fin. Mais tous ont été témoins de cet échange. De-là va circuler la rumeur d’un contentieux entre Landry et Jonas.

Au fur et à mesure des témoignages, d’autres faits concernant Jonas (un coup de feu tiré en direction d’un colonel alors qu’il montait la garde, quelques heures passées en compagnie de déserteurs) viennent se greffer sur cette simple histoire de pantalon et dont à chaque fois l’interprétation qui en est donnée diffère, dépositions contradictoires donnant tantôt l’image d’un Jonas pauvre gars pas très malin et plutôt malchanceux tout juste sorti de sa campagne, tantôt celle d’un habile et roublard simulateur. Ainsi, bien que le lecteur ait plutôt tendance à se fier aux paroles favorables à la défense de Jonas, Pécherot réussit à semer le doute ; doute qui s’accroît encore lorsque le roman dérive vers le polar, mettant au jour un lien potentiel entre la mort du lieutenant Landry et l’assassinat d’une marraine de guerre à Paris, au moment même où Jonas était en permission dans la capitale. Tour de force, Pécherot parvient même, lorsque s’éclaircit ce meurtre parisien grâce à l’enquête menée par le caporal Bohman, ancien détective et greffier de Duparc, à créer un instant de suspense tel que le lecteur a beau savoir que Jonas va être/a été fusillé, il se met à croire durant un instant que, par un tour de passe-passe d’écriture, la fin de l’histoire pourrait être différente de ce qu’il sait pourtant qu’elle sera. Mais ce n’est en réalité que pour mieux renvoyer ensuite la barbarie de cette guerre en plein visage. Comme le dit finalement Bohman à Duparc : « Vous le savez, la justice n’a rien à voir là-dedans. Il leur faut un coupable. Pas pour le lieutenant. Pour l’ordre, mon capitaine, pour l’ordre. Sous leurs médailles, ils pèlent de frousse à l’idée que le manche puisse branler. »

Évidemment, derrière l’intrigue polardeuse, à travers l’histoire de Jonas, c’est de la guerre de 1914 dont il est question dans tout ce roman. Et le talent de Pécherot est de parvenir à faire éprouver physiquement, intimement au lecteur ce que pouvait ressentir le soldat de base lors cette guerre des tranchées. Pécherot donne à vivre le froid, la pluie, le vent, la boue, le manque de sommeil et la peur ; les rats filant entre les jambes, les poux grouillant et les asticots pullulant dans les plaies ; la chiasse, la puanteur des corps des morts comme des vivants, l’angoisse à l’instant de la charge, le copain qui plaque soudain les mains sur son ventre d’où s’échappent ses boyaux, le choc de l’explosion qui vous recouvre d’un coup de terre sanglante mêlée à des bouts de cervelle et d’os, les jours entiers de terreur passés terré dans un trou d’obus en attendant de pouvoir tenter de regagner ses lignes, les nuits entières à endurer les gémissements de mourants crucifiés dans les barbelés ; la mort.

Si les œuvres traitant de cette guerre de 1914-1918 foisonnent -à commencer par celle de Roland Dorgelès, journaliste ayant participé aux combats que Pécherot met en scène le temps d’un chapitre-, et si le lecteur n’apprend rien dans ce livre qu’il ne sache déjà tant sur les comportements bornés des états-majors que sur l’horreur quotidienne vécue par le poilu de base, Tranchecaille est néanmoins un roman prenant, révoltant, parfaitement mené qui, sous couvert de semi-polar, le plonge concrètement au cœur de cette boucherie de laquelle il ne peut ressortir que consterné.

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