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KNOCKEMSTIFF.

Knockemstiff (Id, 2008) de Donald Ray Pollock, traduit de l’anglais (américain) par Philippe Garnier. Éditions Buchet/Chastel, 2010 ; Libretto, 2013.

Knockemstiff_02Dix-huit courtes nouvelles, galerie de portraits et tranches de vie d’habitants de Knockemstiff, bourgade paumée dans un val du sud de l’Ohio.

 

La lecture des premières nouvelles qui composent ce recueil peut laisser craindre un défilé de freaks, un cortège d’histoires de tarés laissant libre cours à leurs perversions et dont le lecteur serait le spectateur distant, titillé uniquement dans son voyeurisme. Erreur ! Au fur et à mesure que se succèdent ces textes -et là est peut-être l’un des talents de Donald Ray Pollock-, cet écran liminaire séparant le lecteur des personnages se dissipe, la distance initiale née de cette première impression s’amenuise et imperceptiblement le sentiment originel d’avoir affaire à des récits se déroulant dans une contrée exotique peuplée de semi-dégénérés est remplacé par celui poignant d’y lire des moments de vie d’êtres aussi humains que peut l’être le lecteur et qui tentent juste d’exister, d’être quelqu’un (même si le prix à payer est de devenir une cible humaine -au sens propre- pour les autres) ; des êtres simplement humains coincés dans un endroit qui ne leur va pas : Knockemstiff.

Knockemstiff semble un patelin graisseux, cradingue et délabré. On y habite des caravanes, des cabanes ou des bicoques sans âme. Les filles y sont trop maigres avant de devenir des femmes trop grasses, les garçons pas très malins font des maris violents avec leur épouse et/ou méprisés par elle, des pères durs et intraitables avec leurs enfants. On y drague, on y baisouille, on s’y marie pour ne pas rester seul. L’amour y semble absent ou tu, comme s’il était antinomique à ce lieu. La vie y est merdique : on y bouffe de la merde, boit de la merde, sniffe, fume, gobe ou s’injecte de la merde, regarde de la merde à la Tv. Pour ne plus voir Knockemstiff, on s’y défonce abondamment et à tout âge.

Et on y rêve d’un ailleurs, fantasmatique et illusoire. Si certains parviennent à quitter Knockemstiff, la plupart d’entre eux finissent par y revenir, tant la crasse du bled paraît leur coller au corps comme si, ne pouvant jamais se débarrasser de Knockemstiff, ils en imprégnaient au contraire tous les endroits où ils vont. L’ailleurs reste finalement aussi inaccessible que cette étoile vers laquelle Duane lance une fléchette qui ira se perdre dans les ténèbres. A moins que l’on réussisse quant même à s’y rendre, en se tirant une balle dans la tête.

Mais c’est la résignation qui est le maître-mot des habitants de ce trou perdu qui se contentent d’essayer de « rendre la vie tolérable », d’oublier le vide d’un présent sans issue : « La première fois qu’on l’entendait parler de ça, on se figurait qu’il était cintré à enfermer, mais en réalité, il essayait juste de se raccrocher à quelque chose qui remplirait ses journées, histoire de ne pas avoir à penser au putain de merdier qu’était sa vie. C’est pareil pour nous autres, en général ; oublier comment on vit c’est le mieux qu’on puisse faire. »

Une vie désespérante aujourd’hui, désespérante hier et désespérante demain : ces dix-huit histoires se ne situant pas toutes à une même époque, transparait aussi par petites touches l’évolution d’une ville se dégradant, abandonnée sur le bas-côté de la route du progrès et où les commerces, bars, cinémas et autres lieux de vie disparaissant petit à petit. Et lorsque qu’un même personnage s’y recroise parfois, c’est pour révéler l’impasse dans laquelle sa vie s’est embourbée (« En plus, je commence à croire que tous les efforts que je fais pour prolonger ma vie vont bientôt être supplantés par la torture de vivre. »).

Pour rendre compte de ce petit bout de monde accablant et sordide qu’est Knockemstiff, Donald Ray Pollock use d’une écriture sèche que traversent parfois d’étranges et signifiantes images (« Cinquante-six ans, gras que c’en est dégueulasse, et collé au sud de l’Ohio comme le sourire sur le cul d’un clown mort. », « Le ciel gris et humide couvrait le sud de l’Ohio comme la peau d’un cadavre. »), donne d’autant plus de force à ces récits qu’il ne se laisse à aucun moment aller ni dans l’apitoiement mièvre, ni dans un sordide complaisant, et parvient à émouvoir le lecteur avec ces morceaux de vie de hillbillies, losers au cœur de the land of opportunities inaptes à l’american dream, a priori si loin de lui et pourtant fait de la même pâte humaine que lui.

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2 commentaires sur “KNOCKEMSTIFF.

  1. Un chef d’oeuvre dans son genre chroniqué de bien belle manière.

    • Merci. Ce bouquin a été en effet pour moi une des lectures les plus marquantes de 2014, et je me réserve son roman (Le diable, tout le temps) pour cet été. Keep on rockin’

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