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DES ÉCLAIRS.

Des éclairs (2010) de Jean Echenoz. Les éditions de minuit, 2010.

Des éclairs_Jean EchenozVoici l’histoire de Gregor, né dans les Balkans par une nuit d’orage au milieu du XIXe siècle, génie précoce des sciences physiques qui émigra aux USA, où, inventeur prolifique et intuitif, il déposa des centaines de brevets innovants dont d’autres surent tirer profit tandis que lui, n’ayant aucun sens des affaires, et termina sa vie seul et dans la misère.

 

Gregor, c’est Nikola Tesla, imaginatif inventeur d’origine serbe né en 1856 dans l’empire d’Autriche, mort à New York en 1943 ; c’est l’homme qui découvrit, conçut ou eut l’idée de la transmission de l’électricité sur de longues distances par courants alternatifs, de la radio (longtemps attribuée à Marconi), de la bobine qui porte son nom, du principe du radar, et de ce qui deviendra par la suite les drones, le microscope électronique ou l’accélérateur de particules ; et de quelques dizaines d’autres bricoles dans ce goût-là. Aujourd’hui encore, plus de soixante-dix ans après sa mort, ses travaux donnent lieu à des recherches.

Mais il n’est aucunement nécessaire d’être versé en science pour apprécier le livre de Jean Echenoz, pas plus qu’il ne s’agit d’une biographie traditionnelle. Des éclairs est un roman, une « fiction sans scrupules biographiques » (dixit l’auteur) qui clôt, après Ravel (2006) et Courir (2008, inoubliable roman sur le coureur de fond Emil Zatopeck), une trilogie consacrée à des destins hors du commun. Ainsi, même si Echenoz s’est parfaitement documenté sur Tesla et appuie son récit sur des faits avérés, cette vie est racontée avec une totale liberté d’écrivain.

Gregor est un génie et un utopiste (il veut mettre au point le moyen de fournir une énergie peu cher et inépuisable à toute la planète). Scientifique traînant les dîners mondains, ce géant maigre est un visionnaire aux intuitions foudroyantes qui aime se mettre en scène dans de grandioses spectacles de music hall. Mais totalement nul s’agissant de faire du business, il sera escroqué, pillé et fera la fortune d’autres plus malins (« Eh bien c’est aller ensuite fort vite aussi. Le temps d’inventer une lampe à arc immédiatement brevetée, mise en service et aussitôt bénéficiaire, le temps pour ses partenaires d’un bon petit retour sur investissement et la survenue d’honnêtes marges, Gregor se retrouve promptement licencié de sa propre entreprise que récupèrent ses associés, heureux de sabler ce nouveau champagne, et quant à lui parfaitement lessivé. »). Et il a beau être un rêveur, c’est un type antipathique, arrogant, cassant, vaniteux et méprisant. Pourtant, par la magie de l’écriture d’Echenoz, le lecteur l’aime bien quand même, ce pauvre Gregor.

Au cours de son existence, Gregor/Nikola croise moult figures célèbres de son époque -dont Echenoz brosse en quelques lignes d’allègres portraits- et cependant termine sa vie dans la solitude et le dénuement de chambres d’hôtels de plus en plus minables, ne s’intéressant plus qu’à soigner des pigeons blessés (!).

Ce texte – entièrement au présent et sans dialogue – est un bonheur de lecture : une langue légère, aérienne, des phrases qui coulent avec simplicité, une écriture qui parvient paradoxalement à être à la fois sobre et sophistiquée, riche et humble, avec en plus cette petite distanciation à l’égard de son personnage qui allège le propos et l’enrichit d’un humour un rien désabusé devant le comportement de Gregor, et qui n’empêche pourtant nullement de s’attacher à ce dernier. Echenoz lâche ainsi par moments, au détour d’une phrase, une petite réflexion un rien désolée, comme un modeste reproche adressé à Gregor où, prenant le lecteur à témoin, il semble dire à son personnage, comme on glisserait gentiment à un ami qu’on aime malgré ses défauts (et Gregor est loin d’en être exempt) en lui tapant doucement sur l’épaule: « Non, là, tu déconnes un peu, Gregor. »

Retraçant en un éclair le désolant gâchis que fut l’existence de Gregor/Nikola Tesla, Jean Echenoz réussit par son talent d’écrivain à faire sourire mais aussi ressentir quelque chose de l’ordre de l’affection, de la compassion même, pour ce génie loin d’être aimable.

 

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