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STALKER – PIQUE-NIQUE AU BORD DU CHEMIN.

Stalker – Pique-nique au bord du chemin (Пикник на обочине, 1972) de Arkadi & Boris Strougatski. Éditions Denoël, 1981 (Présence du Futur) ; 2010 (Lunes d’encre) ; Folio, 2013.

StalkerDes extra-terrestres sont venus sur Terre, puis repartis, sans entrer en contact avec les humains. Dans les six zones de la Visite, ils ont abandonné d’étranges objets au fonctionnement incompréhensible et parfois létal. Treize ans plus tard, dans ces zones désertées et mortellement dangereuses dont l’armée garde l’accès, seuls y pénètrent les stalkers afin d’en ramener de ces objets, officiellement pour en permettre l’étude par l’Institut International des Cultures Extraterrestres, ou clandestinement pour les fourguer à des receleurs qui les revendent à des grosses entreprises. Redrick Shouhart est l’un des meilleurs de ces stalkers.

 

Ce roman prend de prime abord le contre-pied de poncifs science-fictionneux de jadis : si l’existence avérée d’aliens en constitue le prémisse, nulle rencontre du troisième type ne s’y déroule, pas plus qu’il ne met en action d’héroïques humains archétypés au noble dessein. De surcroît, refusant tout rassurant éclaircissement, la finalité de cette Visite extraterrestre demeurera un mystère : quand les auteurs, au deux tiers du roman, en viennent à l’attendue scène-cliché de la révélation explicative, celle-ci prend place dans un décor au prosaïsme vulgaire (au fond d’un bar) où la figure du savoir, prix Nobel de physique, s’alcoolisant, ne peut émettre qu’hypothèses qui restent conjectures, la plus crédible ayant le goût amer de l’indifférence des Visiteurs envers les terriens. Partant, avec une élégante économie, les frères Strougatski énoncent ainsi simplement l’infinie insignifiance de l’espèce humaine et sa foncière incapacité à comprendre l’univers.

Plus encore, l’extraordinaire évènement qu’est la preuve avérée de l’existence de la vie ailleurs que sur Terre ne provoque aucun bouleversement. Au contraire perdure la banalité du comportement des hommes, ramenant l’exceptionnel à leur modeste échelle : s’ils risquent leur peau en pénétrant dans les Zones, les stalkers ne sont motivés que par l’argent ; l’Institut des Cultures Extraterrestres, le complexe militaro-industriel ou les sociétés privées analysent les objets récupérés par les stalkers dans le but de leur trouver un usage pratique et lucratif, sans s’interroger au-delà (à l’exemple de l’inépuisable batterie « etak » utilisée pour faire fonctionner les voitures). Réduire les choses à la mesure humaine, c’est encore affubler ces mystérieux objets extraterrestres de noms poético-triviaux compréhensibles de tous (« calvitie de moustique », « gelée de sorcières », « gais fantômes », « éclaboussures noires », …), mais c’est aussi intégrer paisiblement dans le quotidien les conséquences insolites qu’engendrent la vie à proximité des zones : les revenants-zombies sont naturellement recueillis et retrouvent une place au sein de leur famille respective, les enfants au patrimoine génétique chamboulé entraînant d’inédites mutations sont aimés comme ils doivent l’être par leurs parents. Ce qui est hors du commun, l’être humain ne peut l’appréhender que dans le cadre restreint de son humanité, tant avec sa bassesse (vénalité, brutalité,…) qu’avec sa grandeur (courage, amour,…). Et pourtant…

Et pourtant, après trois chapitres où leurs personnages, ces gens du commun emblématiques de l’espèce, dessinent un tableau somme toute médiocre de la race humaine, dans la dernière partie du roman, les frères Strougatski, renversant leur propre constat, veulent croire que cela ne peut pas être tout, qu’il doit y avoir plus : avec la quête de la « Boule d’Or », objet mythique au fin fond de la zone et objet de fantasmes et de croyances tel une aliene lanterne magique censée exaucer tous les vœux, ils donnent à espérer que peut-être l’Homme recèle en lui des aspirations qui peuvent aller au-delà de l’égoïsme des limites de son corps. Lorsque Shouhart le stalker y est finalement confronté, livrant son âme à nu, il reprend à son compte le vœu du jeune Arthur qui l’accompagnait dans son ultime périple dans la zone : « DU BONHEUR POUR TOUT LE MONDE, GRATUITEMENT, ET QUE PERSONNE NE REPARTE LÉSÉ ! ».

Au final, impossible de rendre réellement compte de l’inexplicable saisissement éprouvé à la lecture de ce court roman. Exceptée sa reconnaissance dans le milieu de la littérature de genre, rien, ni dans son écriture, ni dans son déroulement, ni dans aucun autre de ses aspects accessibles à l’analyse n’en fait un de ces jalons qui marquent consensuellement l’histoire de la littérature tout court. Mais, passant outre une appréhension intellectuelle, Stalker se ressent, comme s’il s’adressait directement à quelque chose en deçà de la compréhension, quelque chose de profond, d’enfoui, de secret ; de fondamentalement humain.

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