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ROCKS OFF – L’HISTOIRE DES ROLLING STONES EN 50 TITRES.

Rocks off L’histoire des Rolling Stones en 50 titres (Rocks Off 50 tracks that tell the story of the Rolling Stones, 2013) de Bill Janovitz. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stan Cuesta. Éditions Payot & Rivages, 2015.

Rocks Off_2Le journaliste, écrivain et musicien Bill Janovitz parcourt la carrière des Rolling Stones en basant son approche sur cinquante de leurs compositions extraites de leur discographie studio.

 

Écrit par un vieux fan des Stones érudit rock’n’rollement parlant, auditeur minutieux pouvant parfois flirter avec l’analyse musicologique, Rocks Off s’adresse à d’autres vieux fans des Stonesa minima des amateurs éclairés du groupe-. (Avis : si, pour le potentiel lecteur, les Rolling Stones ne sont qu’un groupe de vieillards jet-setters se lançant périodiquement dans une tournée mondiale des stades pour regarnir leur compte en banque de quelques millions et dont l’unique titre de gloire s’appelle Satisfaction : LAISSEZ TOMBER !) En revanche, si dès les premières secondes, l’écoute des inimitables percussions de l’intro de Sympathy for the Devil ou du riff d’ouverture de Street Fighting Man provoque illico un frisson à faire dresser les poils sur le corps, la lecture de cet ouvrage est plus que recommandée.

Obligatoirement –et heureusement !- subjective, la sélection de l’auteur ne constitue en rien un énième best of : c’est en puisant dans l’intégralité des albums studio du groupe que Bill Janovitz a retenu cette cinquantaine de titres, certains effectivement ultra connus, d’autres plus secrets. Sa démarche est d’asseoir son travail sur le cœur de ce qui fait les Stones : la musique, et, à partir de ce solide point d’ancrage, d’élargir le cercle en revenant sur l’origine d’une chanson et/ou en la contextualisant, l’éclairant ainsi des sources variées ayant nourri sa composition : l’évolution musicale interne des Stones eux-mêmes et, plus largement, celle du rock à la période dans laquelle cette composition s’inscrit, les conditions dans lesquelles se firent ces enregistrements, les apports de certains producteurs ou musiciens non-Stones officiels, les progrès des moyens technologiques ; mais aussi, humainement, l’incidence des relations au sein des Stones eux-mêmes ou avec leur entourage, ou celle d’une notoriété croissante ; et encore le poids de biens connus évènements qui ont marqué l’histoire du groupe (mort de Brian Jones, la descente de police au petit matin chez Keith Richards, Altamont, l’arrestation de Keith au Canada,…) ou les évolutions culturelles au sens large et le climat général de la société d’alors. Tous ces éléments hétéroclites, Janovitz dépeint comment ils purent participer de la création de ces morceaux (voire d’albums entiers) et étoffe ainsi les futures écoutes de l’amateur stonien.

A ce titre, le chapitre consacré à Gimme Shelter est frappant : le germe de ce morceau revient à un Keith Richards maussade regardant par la fenêtre les passants londoniens fuyant un furieux orage, orage grondant également dans l’esprit d’un Keith ressassant la trahison d’Anita (Pallenberg) tout grattouillant sa six cordes et gribouillant quelques vers. Mystérieuse alchimie de la création, des heures de travail en studio plus tard sous la houlette d’un avisé Jimmy Miller agençant les contributions de chacun, nait Gimme shelter, à la fois rock imparable et, transcendant son origine, reflet émotionnel brûlant des angoisses d’une période de violence sociale. L’auteur citant l’écrivain Stephen Davis : « Aucun disque de rock, avant ou depuis, n’a jamais si parfaitement capturé la sensation de terreur palpable qui planait sur son époque. » ; et Janovitz d’ajouter : « J’irais même plus loin en disant qu’aucune chanson de rock, avant ou depuis, n’a su si parfaitement capturé cette sensation que Gimme Shelter. » Gimme Shelter, dans son temps et hors du temps… de l’art ?

De fait, les Stones surent instinctivement sentir et retranscrire dans leur musique les émois de leur époque ; pas toujours à bon escient, s’agissant des errements psychédéliques qualifiables -en étant bienveillant- d’expérimentaux de Their Satanic Majesties Request, mais, comme l’avance Janovitz, sachant ensuite se reprendre avec le 45 tours Jumpin’ Jack Flash, à la fois salutaire retour aux racines musicales stoniennes et bond qualitatif initiant l’incroyable quartet Beggar’s Banquet / Let It Bleed / Sticky Fingers / Exile On Main Street qui lui succèdera, albums constituant l’apogée de la créativité musicale des Stones et pertinents révélateurs émotionnels des tensions et désarrois du moment. Car si les Stones n’ont jamais eu un discours clairement politisé, ils participèrent pourtant totalement d’une musique qui s’inscrivait alors dans des rapports de force sociaux : « Et le rock’n’roll, à l’époque [1971], voulait dire un peu plus qu’aujourd’hui. Il avait une importance sociale, il voulait détruire l’ordre établi et tout ça. Il représentait la façon dont une génération entière ressentait les choses. » Sur ce plan, de nos jours, des amateurs de punk sont à la tête de banque, des ex-rappeurs siègent dans des conseils d’administration et des fans de métal dirigent des multinationales : « the times they (have) a changin’ »…

Dans son analyse, l’auditeur pointilleux qu’est Janovitz pointe les plantages au sein de certains enregistrements : ici un pain de Will Wyman, là une entrée en léger décalage de Keith Richards, etc… Et cependant, ce sont ces prises qui furent conservées. Partant, Janovitz met le doigt sur une composante fondamentale du rock : ayant peu à voir avec une virtuosité technique pouvant être suffocante, c’est dans la dynamique, l’énergie, le feeling, la pulsation, en un mot dans le groove, cette chose impalpable et pourtant évidente, qu’est l’âme du rock (ce qu’ont bien compris les punks de la fin des seventies). Si ces prises furent celles gravées sur vinyle, c’est simplement parce qu’elles avaient le meilleur GROOVE ! Et Janovitz de sous-entendre ainsi qu’à chercher parfois aujourd’hui, grâce à la technologie numérique, à tout caler au quart de poil de centième de seconde, n’est-ce pas prendre le risque de perdre ce qui fait l’humanité du rock ’n’ roll ?

Organisé chronologiquement et subdivisé en trois grandes périodes correspondant chacune au second guitariste des Stones (Brian Jones / Mick Taylor / Ron Wood), ce livre passionnant dans ces deux premières parties présente un intérêt moindre dès lors qu’il aborde sa dernière phase (paradoxalement celle couvrant tout à la fois la plus longue durée et le plus grand nombre d’albums, mais dont Janovitz retient -avec raison- le plus petit nombre de titres). L’analyse des chansons y perd de la place tandis que grandit celle occupée par le récit de la dégradation des relations au sein des Stones, notamment du fait la volonté d’hégémonie (et de jet-settisation) de Mick Jagger sur la destinée du groupe. Même si Janovitz paraît y faire par moments preuve d’indulgence, comme recherchant dans les albums décevants de cette période quelques traces de la flamme d’antant, ces compositions sont dans l’ensemble loin d’approcher la qualité de celles antérieures, et force lui est d’avouer par exemple que « Undercover est un album faible. ». Mais une fois encore, les Stones ne furent-ils pas ainsi dans l’air du temps ? Janovitz, à propos des années 80 : « C’est tout simplement représentatif de la mauvaise passe dans laquelle se trouve la musique grand public. Avec le regroupement de l’industrie du disque, de la radio et de la télévision en un petit nombre de sociétés, les grandes chaînes ne prennent plus aucun risque, choisissant le plus petit dénominateur commun, abreuvant les chaînes vidéo de daubes (…) ». Et de pointer un moment de relative calcification du rock due à la refourgue sous ce format nouveau qu’est alors le CD des vieux fonds de catalogue, son institutionnalisation symbolisé par l’avènement du Rock ’n’ Roll Hall of Fame et les nouveaux standards insipides imposés par l’émergence de MTV : « L’avenir selon MTV ressemble à une sorte de brouillard diaphane avec une bande-son remplie de samples de batterie séquencés et d’irritants bourdonnements haut perchés de synthés numériques, et une pénurie totale de guitares cradingues. »

Ce livre retrace donc une trajectoire épousant la classique courbe du rise and fall -du strict point de vue musical s’entend, il en va tout autrement du point de vue financier- et laisse transparaître qu’à l’image des Stones, c’est tout le rock qui, désormais rentré dans le rang, n’est plus par personne considéré comme la musique du diable -même s’il reste encore et toujours aujourd’hui porteur d’incomparables émotions-. Mais, l’oreille enrichie de l’érudition de l’auteur, le texte de Janovitz suscite avant tout chez le lecteur l’irrépressible envie de réécouter pour la millième fois Let It Bleed ou Exile, et, une fois encore, de se laisser emporter par le groove.

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