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SOLEIL NOIR.

Soleil noir (2007) de Patrick Pécherot. Éditions Gallimard 2007, Folio 2009.

Soleil noir_Patrick PecherotFélix, un quinquagénaire au chômage, la vie à la dérive et le moral à plat, hérite du petit pavillon d’un vieil oncle décédé. A l’initiative de Simon, une rencontre de bar, braqueur en fin de parcours que les années de prison ont plus fatigué qu’assagi mais qui cherche à monter un ultime coup, cette maison devient la parfaite planque pour organiser un braquage : sise dans une petite rue d’une bourgade du Nord lessivée par la crise économique, elle est sur le trajet quotidien d’un camion de transport de fonds. Avec Zamponi, un petit patron artisan amer, et Brandon, un jeune loubard des cités, toujours à fleur de peau et les oreilles obstruées en permanence par des écouteurs braillant du rap, ils s’y installent pour mettre au point l’opération, se faisant passer pour une équipe d’ouvriers en charge du ravalement. Mais cette demeure fut aussi le lieu des vacances d’enfance de Félix et fait remonter par vagues à sa mémoire les souvenirs de ses jeunes années. Fouillant les archives de son oncle, il tombe sur de vieilles coupures de journaux évoquant le sort d’émigrés polonais venus travailler dans les mines locales des décennies plus tôt et y découvre les traces d’une Anna dont son oncle ne lui avait jamais parlé et de qui il semble pourtant avoir été très proche. Félix se met à enquêter sur ce passé tandis qu’un soudain vent de revendications sociales des convoyeurs retarde l’accomplissement du braquage, revendications aux conséquences inattendues sur toute la ville.

 

Ce court roman de Patrick Pécherot n’a pas pour dessein de relater par le menu la planification minutieuse puis l’exécution rigoureuse et pleine de sang-froid d’un hold-up. A mille lieues du gang de professionnels totalement focalisés sur un coup fabuleux, les braqueurs de Pécherot ont plus à voir avec une équipe hétéroclite de « bras cassés » à la concentration fluctuante. D’ailleurs, s’il en constitue l’un des motifs, le braquage n’est pas le cœur de ce texte.

Car conjointement, un Félix assailli de bouffées nostalgiques se plonge dans des recherches historiques qui aboutissent à l’exhumation d’un passé peu glorieux : l’expulsion en masse dans les années trente, suite à une grève, d’émigrés venus de l’Est de l’Europe travailler dans les houillères du Nord. Félix cherche surtout à reconstituer le destin de l’une d’entre eux, Anna, une ouvrière agricole polonaise qui fut le grand amour contrarié de son oncle. Toutefois, ce n’est pas non plus dans cette quête d’une vérité enfouie par le temps que se trouve le centre de ce livre.

En sus, un imprévu -la grève des convoyeurs- amène à une transformation de la toile de fond : contraints d’ajourner l’exécution de leur braquage, Félix et ses comparses en viennent à fréquenter le petit bistrot local, acquérant rapidement le statut d’habitués. Puis ce sont les grévistes qui eux aussi s’y rendent quotidiennement pour déjeuner. Et de fil en aiguille, la grève durant et attirant l’attention des média, ce troquet devient l’épicentre d’une revivification de ce petit bled délaissé d’une banlieue perdue, comme si,  -utopique raccourci !-, un banal mouvement social pouvait être à l’origine d’un retour de la vie. Dès lors, Patrick Pécherot, entrecroisant ses fils narratifs (qui au final se rejoindront), multiplie les protagonistes ; et c’est-là que se trouve l’âme de ce roman : dans ses personnages.

En effet, par une suite de courts chapitres alternant sans vergogne narration à la première (s’agissant de Félix) ou à la troisième personne (pour tous les autres), outre les quatre braqueurs aux origines et aux trajectoires bien différentes, Pécherot fait intervenir toute une galerie de personnages : leurs complices, Manu, un ex boxeur déboussolé à la fidélité canine, et Maurice, un convoyeur qui ne rêve que d’une vie de tranquille pêcheur à la ligne en Creuse. Mais aussi les Pinto, vieux couple de tenanciers de bistrot à l’opposé du cliché de la beaufitude dont est généralement volontiers affublé ce type de commerçant ; un trio de facétieux anciens, mémoires du bled, s’échappant chaque jour de leur maison de retraite (en taxi !) pour venir trouver dans le petit café un refuge où y taper le carton et boire quelques coups ; Léo, le pote d’enfance de Félix, prof d’histoire qui l’aide sans ses recherches ; Nosferatu, bizarre vieillard malade et solitaire qui amoncelle des tonnes de rebuts -et donc de l’Histoire- dans sa maison ; Julie, jeune journaliste en CDD qui donne l’occasion à Pécherot d’un coup de griffe aux média ; un duo de flics -car, suite à une bévue, la police finit par s’intéresser à ces pseudo ouvriers. Pécherot n’hésite pas à digresser sur le compte de chacun, racontant un petit bout de leur histoire propre et leur donnant à tous épaisseur et existence, accordant de l’attention à tous ces personnages plutôt malmenés par la vie et portant sur eux un regard sans jugement moral qui fait de tous des êtres humains auxquels le lecteur s’intéresse et s’attache.

Le style de Pécherot pour ce roman est fait de phrases courtes au vocabulaire argotique et imagé avec parfois un brin d’humour fataliste (« Quand les dés sont jetés, il faut les boire. »), une écriture qui tendrait par moments à l’apparenter au courant d’une certaine tradition du polar français (quelque chose d’une veine Boudard avec peut-être même une once de Dard) et recèle aussi quelques senteurs simenoniennes (Simenon à qui il est explicitement fait allusion) tandis que son propos amène plutôt songer à Daeninckx pour ce mélange présent/passé qui réveille l’Histoire sociale.

Prenant pour prétexte un sujet rebattu et malgré sa brièveté, ce roman brasse de multiples thèmes (la crise économique, la lutte des classes, la xénophobie, les cités, les média,…) sans jamais s’appesantir ni donner de leçons. Teinté de nostalgie et bourré de références à la culture populaire, il combine gestes désespérés et espoir d’une renaissance, et réussit en quelques mots simples à émouvoir le lecteur.

 

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