Poster un commentaire

VOYAGE AVEC UN ÂNE DANS LES CÉVENNES.

Voyage avec un âne dans les Cévennes (Travels with a donkey in the Cévennes, 1879) de Robert-Louis Stevenson, traduit de l’anglais (écossais) par Léon Bocquet. Editions Flammarion – 1991.

Stevenson_Voyage avec un ane dans les cevennesRobert-Louis Stevenson fait le récit du voyage qu’il entreprit  fin septembre 1878, alors âgé de vingt-huit ans, à travers les Cévennes, de Le Monastier à Saint-Jean du Gard, avec pour seule compagnie une petite ânesse grise dénommée Modestine.

 

Ce bref récit est une formidable invitation au voyage ; pas au voyage envisagé comme un but à atteindre, un endroit où être arrivé, mais pour son cheminement en lui-même. Stevenson convie le lecteur à prendre le temps de vivre ces moments passés entre deux points sur la carte non comme une perte dudit temps, mais comme constituant le seul motif réel du voyage. De fait, si son texte évoque son lieu de départ (Le Monastier), c’est essentiellement pour y relater brièvement ses préparatifs ; quant à celui de son arrivée (Saint-Jean-de-Gard), il n’en dit mot. Seuls comptent les près de deux cents kilomètres du trajet séparant ces deux cités.

Ce trajet, Stevenson le fait à pied et durant douze jours ; un âpre parcours montagneux, ardu, qu’il suit au rythme calme des pas d’une ânesse. Car ce récit est également un éloge de la lenteur et donne à partager ce plaisir du temps long qui offre au marcheur le loisir de se pénétrer des lieux qu’il traverse tout en laissant filer ses rêveries. Ainsi, comme une façon détournée de rendre compte des dérives du flux de pensées qu’éveille la marche, le voyage dans l’espace se fait en sus voyage dans le temps, la région qu’il traverse étant imprégnée d’Histoire, du Haut Gévaudan à la mémoire encore ensanglantée du « Napoléon des loups » aux « Cévennes des Cévennes » où l’écrivain intellectuel protestant se fait historien pour faire renaître la révolte des camisards.

Éloge de se perdre aussi : Stevenson a beau suivre des pistes tracés de villages en villages, sa marche n’en est pas pour autant encagée de panneaux lui intimant une direction à suivre et c’est parfois le hasard ou la –mauvaise- volonté de Modestine qui lui font suivre un chemin plutôt qu’un autre. L’écrivain cède volontiers à l’inattendu de sa route comme à celui des rencontres qu’il y fait, paysans ou voyageurs sur lesquels il porte toujours un regard bienveillant, même lorsqu’il en est le jouet ou lorsqu’elles donnent lieu à des oppositions de vues.

« J’avais cherché une aventure durant ma vie entière, une simple aventure sans passion, telle qu’il en arrive tous les jours et à d’héroïques voyageurs et me trouver ainsi, un beau matin, par hasard, à la corne d’un bois du Gévaudan, ignorant du nord comme du sud, aussi étranger à ce qui m’entourait que le premier homme sur terre, continent perdu – c’était trouver réalisée une part de mes rêves quotidiens ». Ce voyage n’est donc rien de plus qu’une petite aventure ordinaire. Et cependant, il recèle dans sa banalité de moments exaltants comme celui, pourtant anodin en soi, de se réveiller avec l’aurore après une nuit à la belle étoile ou quand, parvenu au terme d’une ascension révélant à la vue un horizon que rien ne vient boucher, ce n’est ni le sentiment puéril d’une victoire sur la nature, ni l’angoissante impression d’écrasement devant la pesante puissance des monts qui l’entourent que ressent le voyageur, mais cette douce euphorie d’instants où l’emporte le sentiment fugace d’être un peu au delà de soi-même et de s’intégrer naturellement au lieu, d’y avoir sa place.

Contrairement à ce qu’il en est bien souvent ailleurs, ce voyage ne se veut pas métaphore d’un parcours initiatique. Néanmoins, le lecteur sent en filigrane qu’il tient quand même du dépassement de soi, bien que Stevenson ne s’attarde pas sur les obstacles et désagréments que lui fait subir sa route ni ne fasse étalage de nulle gloriole sur la façon dont il les dépasse. N’empêche que de cette longue marche il en découvre un peu sur lui-même, des gens qu’il croise, des paysages qu’il traverse, mais peut-être surtout de Modestine, cette ânesse d’abord indocile qu’il apprend à guider et dont la présence l’enrichit à son insu, compagnie qui se fait de plus en plus discrète au fur et à mesure du texte mais que pourtant le lecteur ne cesse de sentir-là comme un guide/modèle silencieux. Modestine partageant humblement avec Stevenson les épreuves qu’imposent ces chemins montagneux, un lien se noue entre l’homme et l’animal, lien que l’auteur devra briser une fois parvenu au terme de son chemin pour prendre conscience de son intensité, une séparation causant en lui une peine que jamais il n’aurait soupçonnée.

Hormis une rapide allusion à une future voie de chemin de fer, signe d’une modernité en gestation qui fera de la vitesse l’un de ses étendards, raccourcissant le trajet mais dénaturant le voyage, ce récit prend le lecteur avec une simplicité originelle, exempt qu’il est d’un regard politisé ou autres considérations externes qui entachent de nos jours la perception de la nature, et la ramène à son élémentaire beauté. Aujourd’hui devenu GR, nul doute que « Le chemin de Stevenson » a subi de multiples altérations depuis l’époque où l’écrivain le parcourut. Mais avec ce livre pour guide, le marcheur pourra peut-être y approcher par instants les échos des sensations rares transmises en douceur par ce récit.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :