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HARD DAY.

Hard day (끝까지 간다, 2014) de Kim Seong-hun, avec Lee Seon-gyun, Jo Ji-woong, Jeong Man-shik, Sin Jeong-geun.

Hard-Day-affiche

Une voiture roule sur une route de nuit déserte. Le conducteur se fait houspiller au téléphone par sa sœur car il est en retard pour la cérémonie funéraire de leur mère. Un chien surgit soudain dans ses phares. Il évite l’animal par un brusque écart mais, à peine remis, percute quelque chose d’autre. Il descend de sa voiture : au milieu de la chaussée git un homme. Sous le choc, il commence à composer le numéro du SAMU quand son mobile sonne : c’est sa petite fille qui lui prend la tête, lui rappelant de ne pas oublier de lui apporter un gâteau. D’abord paralysé par cette situation dissonante, la panique le prend ensuite lorsqu’il aperçoit un véhicule de police en approche. Il traîne alors le cadavre pour le cacher au bord de la route, puis, les flics passés, le met dans le coffre de sa voiture et reprend sa route. Quelques kilomètres plus loin, il est arrêté par un barrage de police. Pour l’inspecteur Gun-su, les emmerdes ne font que commencer…

 

Le tempo rapide de la première demi-heure de ce film, succession à suspense de coups du sort s’abattant sur l’inspecteur Gun-su dont la réactivité véloce et imaginative ne l’en dépêtre à chaque fois que pour voir une nouvelle galère lui tomber dessus, alpague le spectateur et amène à adhérer très vite à ce pauvre personnage Hard day_06qui se débat avec une belle énergie face à l’accumulation de mouise. Dès lors, le spectateur ferré, jusqu’à la fin ce sera jubilatoire de voir le regard paniqué -au bord du caricatural- de Gun-su confronté à un enchainement poissard, habile et jouissif scénario imbriquant sadiquement un enchaînement de coups durs jusqu’à le coincer dans une retorse nasse.

Gun-su entraine donc le spectateur dans une course à la survie qui ne se prive pas des codes et séquences conventionnels du polar :Hard day_01 chantage, corruption, poursuites en voiture, à pied, mac guffin et finalement ultime -et épuisante- baston. D’un point de vue cinématographique, la mise en scène nerveuse révèle un talent de réalisation offrant par instants de très beaux plans originaux ; et un traitement sérieux… en apparence.

Car après un démarrage fiévreux, le rythme s’accordant par la suite quelques moments de répit, le spectateur peut enfin commencer à prendre le recul lui permettant de se demander si ce film est réellement d’une lecture aussi simple que semble le dire la -plaisante- reprise de poncifs polardeux. À y regarder de plus près, certaines choses apparaissent en effet excessives et/ou relevant d’un tordu humour noir. De fait, par touches disséminées ici ou là, le film paraît révéler le regard distancié qu’il porte sur lui-même (« Grâce à toi connard, j’ai battu le record en apnée. »), voire sur les clichés du sous-genre polar coréen (lorsqu’un des inspecteurs signifie sur un ton badin la notoire généralisation de la corruption dans la police coréenne, prévarication qui s’avérera effective jusqu’au sommet de la hiérarchie policière) ; et de s’interroger si Hard day ne flirte pas -volontairement- avec une parodie du genre -sans pour autant à aucun moment y céder explicitement-, hypothèse que le tout dernier plan -hénaurme- du film semble confirmer.

Dans le même esprit, Kim Seong-hun déroute parfois, s’amusant avec les attentes du spectateur en retardant l’inéluctable supposé : ainsi les premiers instants de la confrontation finale -qui Hard day_05ne peut être que létale- de Gun-su avec son maître-chanteur, ou cette séquence où Gun-su reçoit un appel du maître-chanteur le contraignant à se mettre en situation de cible idéale, moment que le réalisateur fait durer jusqu’à une chute ( !) totalement inattendue –digne d’un dessin animé !- qui laisse le spectateur pantois, suspendu entre éclat de rire et effarement.

Tenu et tendu de bout en bout, au parfum légèrement « frères coenien », Hard day est un film sur le fil entre premier et second degrés, entre le Hard day_04sérieux et l’outrance, qui colle le spectateur -empathie sans sympathie- aux basques d’un personnage malin pris au piège et pour qui tous les moyens sont bons pour assurer sa survie ; comme si l’existence cachait sous son apparence désespérée sa vraie nature de farce amorale.

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LA RÉVOLUTION PILOTE 1968 – 1972.

La révolution Pilote 1968-1972, de Éric Aeschimann & Nicoby. Éditions Dargaud , 2015. Revolution Pilote_01Le journaliste Éric Aeschimann et le dessinateur Nicoby retracent à travers leurs rencontres avec six grands maitres de la bande-dessinée qui furent parmi les piliers du magazine, la mutation décisive que connut à partir de 1968 l’hebdomadaire Pilote -et partant diffusa dans tout l’univers de la bande-dessinée-, portant la revue pour quelques brèves années à son apogée créative.

L’heureuse idée de ce recueil de témoignages revenant sur un tournant majeur que connut la bande dessinée est d’en avoir fait lui-même un album de bandes dessinées. Les traits simples mais expressifs de Nicoby dynamisent ces interviews et distraient le lecteur hors de ce qui n’est au départ que de traditionnels échanges de questions-réponses. De plus, se mettant eux-mêmes en images lors de ces rencontres, ils le font avec humour –même si les quelques purs gags qui parsèment l’ouvrage ne sont que moyennement drôles– mais surtout avec un grand sens de l’auto dérision, n’hésitant pas, face à ces grands anciens de la BD, à se révéler par instants en fans au bord du ridicule. De surcroît, chacune de ces rencontres est entrecoupée de brèves pages où les deux auteurs traitent avec un sain esprit de dérision leurs propres échanges et réflexions. Tout ceci fait qu’ils annihilent ainsi tout esprit de sentencieux sérieux qui eût pu être rébarbatif et contrecarrent l’élan naturel du vieux lecteur de BD à se laisser engluer dans une gangue nostalgique qui l’eût facilement l’ensuqué.

Prenant pour point d’appui la3-144_REVOLUTION-PILOTE.indd fameuse convocation durant les grèves de juin 1968 à laquelle des dessinateurs –mais très peu travaillant pour l’hebdo parmi eux– sommèrent René Goscinny, le boss de Pilote –LE magazine de BD d’alors– de se rendre et qui tourna au véritable procès (où « ça a bardé. »), Aeschimann & Nicoby interrogent donc Gotlib, Fred, Mandryka, Druillet et Bretécher –et, illustrent moebiusement de plus anciens propos de Giraud, disparu entretemps– sur cette effervescente période, comment ils la vécurent et ce qui s’ensuivit, quels rôles ils y tinrent et comment cela déboucha sur les légendaires réunions du lundi et les glorieuses pages d’actualité qui en naquirent.

Si ces entrevues offrent au lecteur des regards parfois différents et des mises en avant d’aspects distincts de cette bouillonnante époque, en émerge néanmoins de toutes une silhouette commune :Revolution Pilote_02 celle de René Goscinny, directeur / rédacteur en chef / directeur artistique / maître d’œuvre de Pilote, cet homme pince-sans-rire à la courtoisie désuète toujours caparaçonné dans un dépassé costard trois pièces qui savait déceler le talent dans les productions, y compris lorsqu’elles n’étaient pas à son goût, que venaient lui soumettre de jeunes chevelus débraillés et leur offrait l’espace pour que s’épanouisse ledit talent. Cet esprit tutélaire d’un magazine où se mêlaient avec une incroyable vitalité bandes dessinées classiques et expérimentations graphiques avant-gardistes dues à une équipe hétéroclite dans laquelle cohabitaient les opinions politiques les plus extrêmement opposées, cette figure paternelle à la réussite effrontée dans ce qui n’étaient encore que des petits mickeys, l’air du temps à la contestation de toute forme d’autorité du moment se devait de la déboulonner. Mais les dessinateurs rencontrés par Aeschimann & Nicoby en louent aujourd’hui l’ouverture d’esprit et tous laissent plus ou moins transparaître leur admiration. Et Nicoby, parsemant cet album de quelques cases silencieuses comme de petits pincements au cœur, transmet au lecteur cette émotion un peu attristée qu’ils éprouvent encore à l’évocation de Goscinny –puis la refroidit illico d’un salutaire gag !

Revolution Pilote_05De 1968 à 1972, Pilote connut donc une apogée de créativité, moment de liberté tous azimuts tel que certains dessinateurs en vinrent à chercher à dépasser plus encore de nouvelles limites et finirent par quitter l’hebdo pour aller donner naissance qui à L’écho des Savanes, qui à Métal Hurlant, qui à Fluide Glacial. Mais c’est pour beaucoup grâce à ces quatre années d’acmé innovante de Pilote que, dit-on on, la bande-dessinée devint adulte. Peut-être ; probablement.

Au final, difficile d’imaginer comment un jeune lecteur de BD peut recevoir cet ouvrage de Aeschimann & Nicoby revenant sur un passé qui commence à se faire lointain et dont les entretiens révèlent finalement peu de choses encore ignorées de celui qui s’intéresse à l’histoire la BD. Mais pour le lecteur vieillissant pour qui Pilote (Mâtin ! Quel journal !) a constitué l’une des bases de son éducation pré pubère, La révolution Pilote est une émouvante, réjouissante, attendrissante BD ; et un bel hommage à René Goscinny.

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DES ÉCLAIRS.

Des éclairs (2010) de Jean Echenoz. Les éditions de minuit, 2010.

Des éclairs_Jean EchenozVoici l’histoire de Gregor, né dans les Balkans par une nuit d’orage au milieu du XIXe siècle, génie précoce des sciences physiques qui émigra aux USA, où, inventeur prolifique et intuitif, il déposa des centaines de brevets innovants dont d’autres surent tirer profit tandis que lui, n’ayant aucun sens des affaires, et termina sa vie seul et dans la misère.

 

Gregor, c’est Nikola Tesla, imaginatif inventeur d’origine serbe né en 1856 dans l’empire d’Autriche, mort à New York en 1943 ; c’est l’homme qui découvrit, conçut ou eut l’idée de la transmission de l’électricité sur de longues distances par courants alternatifs, de la radio (longtemps attribuée à Marconi), de la bobine qui porte son nom, du principe du radar, et de ce qui deviendra par la suite les drones, le microscope électronique ou l’accélérateur de particules ; et de quelques dizaines d’autres bricoles dans ce goût-là. Aujourd’hui encore, plus de soixante-dix ans après sa mort, ses travaux donnent lieu à des recherches.

Mais il n’est aucunement nécessaire d’être versé en science pour apprécier le livre de Jean Echenoz, pas plus qu’il ne s’agit d’une biographie traditionnelle. Des éclairs est un roman, une « fiction sans scrupules biographiques » (dixit l’auteur) qui clôt, après Ravel (2006) et Courir (2008, inoubliable roman sur le coureur de fond Emil Zatopeck), une trilogie consacrée à des destins hors du commun. Ainsi, même si Echenoz s’est parfaitement documenté sur Tesla et appuie son récit sur des faits avérés, cette vie est racontée avec une totale liberté d’écrivain.

Gregor est un génie et un utopiste (il veut mettre au point le moyen de fournir une énergie peu cher et inépuisable à toute la planète). Scientifique traînant les dîners mondains, ce géant maigre est un visionnaire aux intuitions foudroyantes qui aime se mettre en scène dans de grandioses spectacles de music hall. Mais totalement nul s’agissant de faire du business, il sera escroqué, pillé et fera la fortune d’autres plus malins (« Eh bien c’est aller ensuite fort vite aussi. Le temps d’inventer une lampe à arc immédiatement brevetée, mise en service et aussitôt bénéficiaire, le temps pour ses partenaires d’un bon petit retour sur investissement et la survenue d’honnêtes marges, Gregor se retrouve promptement licencié de sa propre entreprise que récupèrent ses associés, heureux de sabler ce nouveau champagne, et quant à lui parfaitement lessivé. »). Et il a beau être un rêveur, c’est un type antipathique, arrogant, cassant, vaniteux et méprisant. Pourtant, par la magie de l’écriture d’Echenoz, le lecteur l’aime bien quand même, ce pauvre Gregor.

Au cours de son existence, Gregor/Nikola croise moult figures célèbres de son époque -dont Echenoz brosse en quelques lignes d’allègres portraits- et cependant termine sa vie dans la solitude et le dénuement de chambres d’hôtels de plus en plus minables, ne s’intéressant plus qu’à soigner des pigeons blessés (!).

Ce texte – entièrement au présent et sans dialogue – est un bonheur de lecture : une langue légère, aérienne, des phrases qui coulent avec simplicité, une écriture qui parvient paradoxalement à être à la fois sobre et sophistiquée, riche et humble, avec en plus cette petite distanciation à l’égard de son personnage qui allège le propos et l’enrichit d’un humour un rien désabusé devant le comportement de Gregor, et qui n’empêche pourtant nullement de s’attacher à ce dernier. Echenoz lâche ainsi par moments, au détour d’une phrase, une petite réflexion un rien désolée, comme un modeste reproche adressé à Gregor où, prenant le lecteur à témoin, il semble dire à son personnage, comme on glisserait gentiment à un ami qu’on aime malgré ses défauts (et Gregor est loin d’en être exempt) en lui tapant doucement sur l’épaule: « Non, là, tu déconnes un peu, Gregor. »

Retraçant en un éclair le désolant gâchis que fut l’existence de Gregor/Nikola Tesla, Jean Echenoz réussit par son talent d’écrivain à faire sourire mais aussi ressentir quelque chose de l’ordre de l’affection, de la compassion même, pour ce génie loin d’être aimable.

 

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LES BROUILLARDS DE LA BUTTE.

Les brouillards de la Butte (2001), de Patrick Pécherot. Éditions Gallimard, 2001; Folio, 2006.

Les brouillards de la Butte_Patrick Pécherot1926. Pipette, un jeunôt persuadé d’être un rimailleur de première, est monté à Paname de son Midi natal. Mais à Montmartre, c’est la dèche et il vivote de petits boulots journaliers, traînant les bistrots le soir pour y déclamer ses vers. Il fraye avec les milieux anars et, la mémoire de la Bande à Bonnot encore vivace dans le coin, avec des petits truands mi-révolutionnaires mi-gangsters. Une nuit, avec trois complices plus aguerris, ils cassent l’hôtel particulier d’un rupin et embarquent son coffiot. Une fois à l’abri, lorsqu’ils le forcent, c’est un cadavre qu’ils découvrent à l’intérieur. Remis du choc, Pipette finit par se souvenir d’avoir déjà croisé le type trouvé mort : c’était un fouineur qui apportait des tuyaux à une feuille de choux à ragots et scandales pour laquelle Pipette fait lui aussi parfois quelques boulots de réécriture. Intrigué, il commence à jouer les détectives.

 

Ce roman est un hommage avoué à Léo Malet ; un hommage honnête et sincère, car s’il semble parfois écrit un peu à la manière de…, c’est sans une once de parodie, au premier degré. Et de fait, le narrateur, Pipette, est un personnage ouvertement inspiré de la vie de l’auteur de Nestor Burma -voire de son personnage-.

S’il y a bien dans ce livre une trame polardeuse – un peu alambiquée- à base de chantages et de meurtres, c’est toutefois plus par la restitution d’une ambiance qu’il séduit : Patrick Pécherot  promène en effet le lecteur dans le Paris de l’entre-deux-guerres, notamment du côté de Montmartre, de riches boulevards en minables ruelles, de petits bistrots enfumés en hôtels particuliers cossus, du milieu bohème à la Haute en passant par le Milieu tout court ; des lieux où se rencontrent artistes en devenir -ou pas-, anars mobilisés par la défense de Sacco et Vanzetti, truands minables ou établis, bourgeois en goguette, miséreux et célébrités de l’époque (Georges Thyl, Antonin ArtaudAbel Gance ou André BretonPécherot faisant même du pape des surréalistes -que fréquenta effectivement un temps Léo Malet– un personnage actif de son histoire). Bien que frisant par instants l’image d’Épinal, l’auteur réussit néanmoins à faire revivre, au gré de l’enquête de Pipette, cette bouillonnante atmosphère d’un autre temps.

Pour la rendre plus vivante encore, l’écriture de Pécherot est alerte, rapide, et l’auteur a truffé son texte d’un argomuche plus ludique que réaliste et distillé ça et là quelques réjouissants aphorismes (« Puisque la propriété c’était le vol, autant faire le truand. »).  Le lecteur tendrait donc plutôt à sourire en suivant les pérégrinations -qui tiennent du parcours initiatique- du dégourdi Pipette dans ses investigations, assez vite épaulé par Leboeuf, attachant personnage entre l’anar, le chiffonnier et le brigand –et fort comme un …

Mais apparaît bientôt qu’une ombre mortifère plane sur ce roman : celle de la guerre de 14-18 que l’on a beau cherché à oublier (« Loin du front, l’Enfer n’évoquait plus qu’un music-hall pour noctambules. Charleston et champagne. Lavée à grand renforts de bulles, la boue des tranchées ne reviendrait pas de sitôt. »), mais qui se rappelle pourtant sans cesse à tous avec ses gueules cassées croisées au détour d’une rue ou ses amputés devenus gardiens de musée, et qui hante encore tous les esprits ; cette der des ders qui, in fine, plus qu’une victoire des Français sur les Prussiens, fut celle des profiteurs de guerre sur de pauvres bougres victimes d’une Grande Boucherie, quel que soit le côté du Rhin d’origine des uns comme des autres ; les profiteurs de guerre, ces gros industriels que le conflit a enrichi et à qui la paix revenue offre de nouvelles opportunités de s’enrichir plus encore ; et  qui se révéleront, au bout de l’enquête de Pipette, être les véritables coupables.

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NO SMOKING.

No smoking (The butt, 2008) de Will Self, traduit de l’anglais par Francis Kerline. Éditions de l’Olivier, 2009. No smoking_Will SelfTom Brodzinski et sa famille sont en vacances sur une vaste île d’Asie. Un soir, deux jours avant la fin de leur séjour, Tom fume au balcon de l’appartement qu’ils ont loué ce qu’il décide être sa toute dernière cigarette, puis jette négligemment le mégot. Celui-ci atterrit sur le crâne chauve de son voisin d’en-dessous, un vieillard descendant de colons et marié à une jeune beauté locale. Tom descend s’excuser puis va se coucher. Pendant la nuit, la jeune épouse vient réveiller Tom, son mari se sentant très mal. Tom le conduit à l’hôpital, mais l’état du vieil homme empire. La jeune fille appartenant à une tribu qui ne croit pas aux accidents en appelle alors aux autorités légales. Tom est accusé d’agression, voire de tentative de meurtre et se retrouve emberlificoté dans les mailles d’une justice au fonctionnement incompréhensible. Condamné, sa peine le contraint à parcourir plusieurs milliers de kilomètres vers l’intérieur des terres de cette île-continent en compagnie d’un autre justiciable pour aller régler sa dette à la tribu qu’il a offensée ; un périple qui n’a plus rien d’une visite touristique.

 

Tom Brodzinski est l’un de ces millions touristes qui, citoyens d’une nation à haut niveau de vie, peuvent se payer des séjours dans des contrées exotiques -et moins fortunées- où, dans des endroits conçues pour eux (l’hôtel, la plage, les sites remarquables, la zone commerciale…), ils s’offrent les confortables frissons d’un -relatif- dépaysement à peu de frais. Mais malheureusement pour lui, suite à son geste malencontreux, Tom est contraint de demeurer seul dans ce pays une fois la saison touristique terminée, femme et enfants étant rentrés à la maison. Et sur cette espèce d’Australie imaginaire où, comme tout bon touriste, il avait jusqu’alors fait peu de cas des usages locaux, le voilà coincé dans les nœuds d’une justice aux procédures bizarroïdes, aux lois mêlant héritage colonial occidental et coutumes tribales et dans laquelle interviennent un juge aussi bien qu’un chamane -un makkata :

« Swai-Phillips (l’avocat de Tom) avait une explication alternative, qu’il offrit à Tom en s’offrant à lui-même une autre bière: « Le makkata, ouais. Voyez, il distingue plusieurs degrés d’astande: astande por mio, astande vel dyav, astande hikkal. Certains sont pour les hommes, certains sont pour les femmes, certains seulement pour les Tayswengos, d’autres pour les Inssessittis. Il y a aussi des croisements, des clans hybrides, et tous les degrés d’astande ont des interactions propres, à la fois avec tous les degrés d’inquivoo et entre eux, ouais.

– Ca laisse perplexe », commenta Tom négligemment. »

Pour le moins !

Le procès de Tom sera pour ce Joseph K de la civilisation des loisirs le passage de l’autre côté -menaçant- du miroir. Avec une certaine passivité un rien hébétée, Tom se laisse condamner et la sentence pour son geste indélicat, après être passé par/avoir subi une cérémonie rituelle, est d’aller remettre en mains propres à la tribu vivant dans le désert en plein cœur du pays et dont est issue la femme du justiciable « (…) deux bons fuzis de chasse, un jeu de faitoux complé, 10 000 $. »

Tom prend donc la route, en compagnie de Prentice, un autre occidental -qu’il déteste d’emblée- condamné lui aussi à une peine du même acabit (mais dont Tom ignore et s’interroge sur le motif). Le pays qu’il découvre alors au fil de son voyage -qu’il est plus que recommandé de faire armé- n’a plus grand-chose à voir avec celui de son séjour de vacancier : les gentils et souriants tenanciers de l’agréable motel folklorique où il séjourna avec sa famille ont fait place aux indifférents propriétaires légitimes qui passent leur temps à boire en regardant la TV, délaissant l’entretien de leur motel ; les longues routes rectilignes traversant des zones désertiques qu’il emprunte ne sont fréquentées que par de gigantesques semi-remorques ou des convois militaires, et sont bordées de carcasses de véhicules calcinés suite aux attaques des rebelles. Cette route l’oblige à passer par une succession de check-points où il doit présenter son autorisation de circuler et des territoires où chaque tribu a établi ses propres lois –notamment sur le tabac !-. Tom traverse des paysages lunaires où les indigènes détruisent systématiquement la forêt pour en faire un désert, campe au bord d’un lac dangereusement pollué -dont pourtant est tirée l’eau minérale distribuée dans tout le pays- où sont établis des autochtones vivant dans des monceaux d’ordures et tous plus ou moins atteints d’horribles maladies. Il côtoie des chasseurs d’une espèce animale en voie de disparition avec laquelle se fabriquent les aliments pour chiens et chats, croise sur son chemin l’exploitation d’un gisement de bauxite appartenant à une compagnie privée mais dont la main-d’œuvre -à très bas coût- est fournie par l’État sous couvert de condamnation, et dont le panneau d’accueil est explicite :  » CENTRE D’EXTRACTION DE EYE’S PIT, DIVISION DE MAESPEETERS INDUSTRIES. JOURS OUVRÉS CETTE ANNÉE : 360. MINERAI EXTRAIT : 75 655 TONNES. BLESSÉS : 1309. MORTS : 274. » Tom fera aussi halte dans le territoire des « Tontine Townships » où les compagnies d’assurance constituent l’essentiel des commerces et où les habitants, ayant tous souscrits des tontines, se massacrent entre eux pour être le dernier survivant et toucher le pactole. Armé, casqué, vêtu d’un gilet pare-balles et accompagné d’un garde du corps, Tom, comme retournant à son état de touriste, visitera cette zone où on lui expliquera alors :

« Pourquoi est-ce que les autorités n’interdisent pas de vendre des tontines, si c’est ça qui alimente la violence ?

– C’est de l’économie, gros bêta, expliqua-t-elle sur le ton chantant qu’on emploie avec les enfants… ou les imbéciles. Les industriels de la finance, dans le Sud, auraient un coup de sang si le Gouvernement se mêlait de ça, ouais ? Aucun élu ne courra un risque pareil s’il veut garder son siège. »

Le voyage de Tom s’achèvera au cœur des ténèbres, dans un village sur lequel règne en maître absolu Erich Von Sasser, despote local mi-anthropologue, mi-chirurgien nazi, une sorte de Colonel Kurtz du désert (la réapparition finale de l’avocat Swai-Phillips bardé d’appareils photos et « jappant » d’inintelligibles paroles de vénération à l’égard de Von Sasser est une citation directe de Dennis Hooper dans Apocalyspe Now -et partant une allusion claire au chef d’œuvre de Joseph Conrad). A la fin de cette histoire, comme souvent, Will Self aura flirté avec le fantastique et subsisteront quelques zones d’ombre qui, tel Tom égaré, auront été laissées à l’interprétation du lecteur.

Forçant le trait, c’est un tableau terrifiant des ravages de l’importation des valeurs occidentales dans le tiers-monde que brosse Will Self avec ce road book. Mais à l’opposée d’un tiers-mondiste manichéen, l’auteur n’a de complaisance envers personne, s’en prenant avec la même vigueur aux habitants du cru, qu’ils soient descendants « d’Anglos » (bien souvent racistes) ou autochtones pur jus -et quel que soit leur degré d’occidentalisation-, qu’aux touristes occidentaux. Sans se laisser aller à la facilité du mépris pas plus qu’à celle de la condescendance envers ses personnages, il tire tous azimuts et n’épargne personne, s’attaquant avec la même joyeuse ironie cynique aux diplomates, aux tribus locales, au système judiciaire, aux entreprises capitalistes et à l’économie libérale, à la police, à l’armée, aux œuvres de bienfaisance, aux scientifiques, à la médecine… Usant de la satire pour peindre une réjouissante description acerbe du monde, c’est en descendant de Johnathan Swift qu’il apparaît ici. Avec ce livre foisonnant, inventif et d’une écriture enlevée, s’appuyant sur une simple loi interdisant de fumer à moins de seize mètres des bâtiments publics (ce qui vaut d’ailleurs plusieurs scènes hilarantes telles que l’analyse balistique de la trajectoire du mégot de Tom afin de vérifier si, au cours de son vol, il n’a pas survolé une zone non-fumeur), il accentue jusqu’à l’excès les tares et dysfonctionnements du monde moderne pour mieux en démontrer les absurdités

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KNOCKEMSTIFF.

Knockemstiff (Id, 2008) de Donald Ray Pollock, traduit de l’anglais (américain) par Philippe Garnier. Éditions Buchet/Chastel, 2010 ; Libretto, 2013.

Knockemstiff_02Dix-huit courtes nouvelles, galerie de portraits et tranches de vie d’habitants de Knockemstiff, bourgade paumée dans un val du sud de l’Ohio.

 

La lecture des premières nouvelles qui composent ce recueil peut laisser craindre un défilé de freaks, un cortège d’histoires de tarés laissant libre cours à leurs perversions et dont le lecteur serait le spectateur distant, titillé uniquement dans son voyeurisme. Erreur ! Au fur et à mesure que se succèdent ces textes -et là est peut-être l’un des talents de Donald Ray Pollock-, cet écran liminaire séparant le lecteur des personnages se dissipe, la distance initiale née de cette première impression s’amenuise et imperceptiblement le sentiment originel d’avoir affaire à des récits se déroulant dans une contrée exotique peuplée de semi-dégénérés est remplacé par celui poignant d’y lire des moments de vie d’êtres aussi humains que peut l’être le lecteur et qui tentent juste d’exister, d’être quelqu’un (même si le prix à payer est de devenir une cible humaine -au sens propre- pour les autres) ; des êtres simplement humains coincés dans un endroit qui ne leur va pas : Knockemstiff.

Knockemstiff semble un patelin graisseux, cradingue et délabré. On y habite des caravanes, des cabanes ou des bicoques sans âme. Les filles y sont trop maigres avant de devenir des femmes trop grasses, les garçons pas très malins font des maris violents avec leur épouse et/ou méprisés par elle, des pères durs et intraitables avec leurs enfants. On y drague, on y baisouille, on s’y marie pour ne pas rester seul. L’amour y semble absent ou tu, comme s’il était antinomique à ce lieu. La vie y est merdique : on y bouffe de la merde, boit de la merde, sniffe, fume, gobe ou s’injecte de la merde, regarde de la merde à la Tv. Pour ne plus voir Knockemstiff, on s’y défonce abondamment et à tout âge.

Et on y rêve d’un ailleurs, fantasmatique et illusoire. Si certains parviennent à quitter Knockemstiff, la plupart d’entre eux finissent par y revenir, tant la crasse du bled paraît leur coller au corps comme si, ne pouvant jamais se débarrasser de Knockemstiff, ils en imprégnaient au contraire tous les endroits où ils vont. L’ailleurs reste finalement aussi inaccessible que cette étoile vers laquelle Duane lance une fléchette qui ira se perdre dans les ténèbres. A moins que l’on réussisse quant même à s’y rendre, en se tirant une balle dans la tête.

Mais c’est la résignation qui est le maître-mot des habitants de ce trou perdu qui se contentent d’essayer de « rendre la vie tolérable », d’oublier le vide d’un présent sans issue : « La première fois qu’on l’entendait parler de ça, on se figurait qu’il était cintré à enfermer, mais en réalité, il essayait juste de se raccrocher à quelque chose qui remplirait ses journées, histoire de ne pas avoir à penser au putain de merdier qu’était sa vie. C’est pareil pour nous autres, en général ; oublier comment on vit c’est le mieux qu’on puisse faire. »

Une vie désespérante aujourd’hui, désespérante hier et désespérante demain : ces dix-huit histoires se ne situant pas toutes à une même époque, transparait aussi par petites touches l’évolution d’une ville se dégradant, abandonnée sur le bas-côté de la route du progrès et où les commerces, bars, cinémas et autres lieux de vie disparaissant petit à petit. Et lorsque qu’un même personnage s’y recroise parfois, c’est pour révéler l’impasse dans laquelle sa vie s’est embourbée (« En plus, je commence à croire que tous les efforts que je fais pour prolonger ma vie vont bientôt être supplantés par la torture de vivre. »).

Pour rendre compte de ce petit bout de monde accablant et sordide qu’est Knockemstiff, Donald Ray Pollock use d’une écriture sèche que traversent parfois d’étranges et signifiantes images (« Cinquante-six ans, gras que c’en est dégueulasse, et collé au sud de l’Ohio comme le sourire sur le cul d’un clown mort. », « Le ciel gris et humide couvrait le sud de l’Ohio comme la peau d’un cadavre. »), donne d’autant plus de force à ces récits qu’il ne se laisse à aucun moment aller ni dans l’apitoiement mièvre, ni dans un sordide complaisant, et parvient à émouvoir le lecteur avec ces morceaux de vie de hillbillies, losers au cœur de the land of opportunities inaptes à l’american dream, a priori si loin de lui et pourtant fait de la même pâte humaine que lui.

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LA COURSE AU PARADIS.

La course au Paradis (Rushing to Paradise, 1994) de James G. Ballard, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud. Éditions Denoël, 2010.

James G Ballard_La course au paradis

Neil Dempsey, un adolescent de seize ans orphelin de père et que sa mère délaisse, vit à Hawaï. Il y fait la rencontre du docteur Barbara Rafferty, une farouche activiste écologiste qui se bat seule pour la sauvegarde des albatros dont un refuge, l’île de Saint-Esprit, occupée par les militaires français, doit être le cadre de la reprise prochaine d’essais nucléaires. Fasciné par cette femme énergique et déterminée, Neil se laisse entraîner dans un raid de protestation à Saint-Esprit. Là, le jeune garçon est malencontreusement blessé au pied par balle au cours d’une confrontation avec les militaires français. Faisant de cette opportune bavure un coup d’éclat médiatique, le docteur Rafferty donne ainsi un nouvel allant à son combat et reçoit bientôt des soutiens du monde entier grâce auxquels elle fait affréter un cargo et organise une nouvelle expédition pour Saint-Esprit à laquelle se joignent des militants venus de divers pays. Se retrouvant à nouveau face à l’armée française aux abords de l’île, l’assaut d’une frégate de guerre entraine la mort d’un des passagers du cargo. Le retentissement de ce dramatique acte de guerre à l’encontre de pacifiques défenseurs de l’environnement est alors tel que le gouvernement français est contraint de reculer sous la pression internationale et d’abandonner l’île de Saint-Esprit. Le docteur Rafferty et ses compagnons de lutte s’y installent, décidant d’en faire un sanctuaire pour toutes les espèces en voie d’extinction, et bientôt sont amenés sur l’île des spécimens d’animaux et végétaux menacés de disparition. Mais le docteur Rafferty en vient à estimer que c’est une toute autre espèce qu’il est nécessaire de protéger à tout prix.

 

Ce roman est vécu du point de vue de Neil, jeune homme naïf, perdu, en quête inavouée d’une figure maternelle / amante forte qu’il trouve en la personne du docteur Rafferty, femme mûre et aguerrie. Impressionné par cette militante indomptable, courageuse et volontaire, il se laisse embarquer dans cette aventure de transformation de l’île de Saint-Esprit en un sanctuaire pour le monde animal et végétal en péril, croyant sans doute inconsciemment y retrouver la stabilité d’un foyer. Mais comme chez Ballard rien n’est simple, le jeune homme est aussi hanté par des images d’explosions atomiques, images liées dans les tréfonds de son esprit à son père disparu, et les bâtiments militaires et tours d’observation sur l’île désertée par l’armée française donnent corps à sa pulsion fantasmatique de redonner vie au site nucléaire (ce qui, paradoxalement, le sauvera ?).

Après une première partie/mise en place où déjà domine par la personnalité écrasante et intraitable du docteur Barbara Rafferty et qui, rétrospectivement, porte en elle les germes de ce qui suivra -et où Ballard montre aussi avec un rien de malice ce qu’il peut en être du bon usage des médias-, avec l’installation sur l’île de Saint-Esprit, ce roman arrive au cœur de son propos. A travers le regard ingénu et sous influence d’un Neil à la fois témoin et complice passif, le lecteur voit se dessiner progressivement une dérive autocratique : isolant graduellement l’île de tout contact avec le reste du monde, le docteur Rafferty, n’ayant plus d’ennemis à combattre, débarrassée de tout garde-fous, laisse libre court à la folie qui l’habite ; et y entraîne les autres résidents de Saint-Esprit qui, subjugués par son leadership charismatique, vont se soumettre à ce chef manipulateur et persuasif. Ressurgissent alors d’archaïques comportements, et la parole, les règles nouvelles qu’édicte le docteur Rafferty se substituent à tous leurs repères moraux antérieurs, tous abandonnant leur discernement pour suivre ce gourou sur son chemin délirant, adhérant à son espèce d’utopie floue et insensée -mise en concrétisation par un Ballard parodique d’un féminisme ultra extrémiste- dont l’accomplissement justifie, au prix même du sacrifice de leur propre vie, les pires moyens.

Cette dérive à l’orientation absolutiste que suit petit à petit l’organisation de la vie sur Saint-Esprit d’une part, et la suspicion de la responsabilité directe du docteur Rafferty dans les évènements tragiques et/ou inexpliqués qui commencent à se répéter sur l’île d’autre part, le lecteur en prend conscience et en perçoit le sens (signification) et le sens (direction) avant Neil n’exprime le moindre soupçon de défiance envers le docteur Rafferty. Et le lecteur a alors beau jeu de se dire que lui-même, dans de telles circonstances, il aurait compris bien plus vite vers quoi tout cela tendait. Pourtant, dans cette cécité de Neil réside peut-être au contraire l’un des points forts de ce roman : à l’instar du jeune homme et des autres résidents de Saint-Esprit, l’Histoire regorge en effet de groupes humains composés de gens intelligents, cultivés, rationnels, réfléchis et avisés (tout comme l’est le lecteur…) qui, au mépris de leur raison, se sont laissé fasciner par l’aura magnétique et endoctriner par la vision démente d’un leader. Et jusqu’au terme du roman, malgré tout ce qu’il subira, Neil ne parviendra pas à condamner le docteur Rafferty.

Pour autant, cette course au Paradis, Ballard la raconte sans jamais être sentencieux. Son écriture, d’où surgissent parfois d’étonnantes métaphores ou de surprenantes images poétiques de la lutte silencieuse de la nature pour reconquérir les friches industrielles abandonnées par l’homme, dévoile au contraire par moments cette distance ironique –ne serait-ce que dans le titre de ce roman- que l’auteur conserve face à son sujet : « Pendant quelques jours, plus besoin de piller les enclos animaliers. Beaucoup trop de créatures menacées avaient terminé leur visite à Saint-Esprit dans la casserole, bien que, par bonheur, les réserves mondiales de mammifères rares et en voie d’extinction parussent inépuisables. » ; ou encore, décrivant un personnage : « (…) cauchemar vivant d’intégrité et de bonne humeur. »

L’écologie et la lutte pour la préservation de la biodiversité ne constituent donc nullement le fond de ce roman de Ballard. Plus retors, l’écrivain anglais utilise cette honorable cause comme substrat littéraire d’un conte moral qui semble simplement chercher à rappeler que quelle que soit la noblesse intrinsèque d’un combat, il s’incarne toujours dans des hommes (une femme en l’occurrence) aux faiblesses et à la complexité banalement humaines, que les démons obscurs mis en sommeil par le vernis de la civilisation peuvent se réveiller aussi en s’appuyant sur les intentions les plus justes et que, se coupant du monde pour se replier sur un entre-soi, il serait illusoire de se croire à l’abri de céder au chant des sirènes du fanatisme et de se soumettre, au reniement de sa propre humanité, à la fascination d’une autorité pouvant prendre de multiples visages ; mais aussi, qu’après tout, ce n’est qu’un roman…

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SPEED QUEEN.

Speed queen (The speed queen, 1997) de Stewart O’Nan, traduit de l’anglais (américain) par Philippe Garnier. Éditions de l’Olivier/Le Seuil, 1998.

Speed queen_Stewart O'Nan

Marjorie, une jeune femme d’une vingtaine d’années, est dans le couloir de la mort d’une prison de l’Oklahoma, à quelques heures de son exécution. Ces derniers moments, elle les passe à enregistrer sur cassettes audio ses réponses aux cent quatorze questions que lui aurait posées par écrit Stephen King, son auteur favori, censé lui avoir acheté son histoire pour en faire un roman. A travers ses réponses, Marjorie retrace son parcours, de son enfance à son arrestation pour meurtre.

 

Chacun des chapitres de ce roman de Stewart O’Nan est composé par la réponse plus ou moins développée de Marjorie à une question -jamais formulée mais aisément imaginable- prétendument posée par l’auteur Stephen King. C’est donc via une narration à la première personne fragmentée que le lecteur reconstitue petit à petit la trajectoire de vie de Marjorie ; une trajectoire brève dont le terme est donné d’emblée : la mort par injection létale. Identiquement, le lecteur apprend rapidement ce qu’il advint des autres personnages principaux de ce livre, les deux complices de Marjorie dans son périple sanglant : Lamont, son amant et père de son enfant, a été tué, et Nathalie, son amante, a été arrêtée, condamnée et, sa peine purgée, vient d’être libérée. Cette conception rétrospective du récit pose donc comme inéluctable l’aboutissement du cheminement de Marjorie : dès l’entame du roman, le lecteur sait que sa vie a tourné au drame, que la fin de l’histoire est déjà écrite -ou peu s’en faut-. Et la façon plutôt détachée dont Marjorie la relate renforce encore ce sentiment d’irrémédiable. Aucun suspense à espérer, aucun ultime retournement à attendre (et surtout pas le fameux coup de téléphone du gouverneur de l’État suspendant la sentence juste quelques minutes avant son exécution…), et pas non plus de ces faciles effets thrilleriens à même de créer un état de tension chez le lecteur ; le propos de l’auteur ne se situe définitivement pas dans ce registre.

Toutefois, cette forme rétrospective lui permet de susciter/jouer avec des attentes du lecteur : le récit de Marjorie, même s’il tend à suivre l’ordre du déroulement de sa vie, n’en est pas pour autant chronologique stricto sensu, le cours de ce qu’elle confie au magnétophone file quelquefois vers des digressions -et est même parfois interrompu par des éléments factuels se déroulant au temps présent, dans son couloir de la mort- ou fait de brefs sauts temporels tels des flashes forward cinématographiques qui vont titiller l’imagination du lecteur. Il est ainsi très vite question du personnage (que l’on sent crucial) de Nathalie (et dont on apprend qu’elle a profité de son séjour en prison pour écrire un livre à succès –mais mensonger selon Marjorie- sur leur épopée commune). Pourtant, dans le corps du texte, l’irruption effective (et désormais attendue) de ce protagoniste ne se fait qu’à la moitié du livre. Dans le même ordre d’idées, Stewart O’Nan semble s’amuser avec le côté sombre de l’amateur de polars : Marjorie glisse très vite dans son récit quelques images de crimes à venir, sans les contextualiser, flashes à même d’attiser le voyeurisme du lecteur, expectative d’horreurs promises que l’auteur excite plus encore par une espèce de clin d’œil pervers/mise en abyme -plus que de réelle manipulation- lorsque Marjorie évoque son avocat lui ayant rappelé de bien raconter par le menu, en détails, lesdits meurtres, au nom de l’intérêt qu’ils présentent pour le roman à venir de King ; attente qui ne sera satisfaite qu’en fin du roman.

Car avant d’en arriver-là, le lecteur aura eu un aperçu de ce que fut la vie de Marjorie, cette fille unique d’une famille de la low middle class du Middle West résidant au bord de la Route 66 : une enfance insignifiante, une scolarité bâclée, de minables boulots de serveuse ou de caissière dans une station service, l’alcool . Puis sa rencontre avec Lamont, un petit délinquant passionné de bagnoles, le deal, toujours l’alcool, les drogues, des séjours en prison où elle se lie (enfin !) avec Nathalie. Et finalement l’enchaînement entraînant le basculement du trio vers le crime d’une autre ampleur.

Mais pas plus qu’elle ne s’adonne à l’introspection sur le présent de sa situation pourtant extrême (elle n’est qu’à quelques heures de sa mise à mort –à moins que ses apartés sur les différentes formes d’exécution capitale ne soient le masque de son inquiétude ?-), Marjorie ne livre non plus à aucun moment ce qu’elle a pu ressentir lors des évènements qui constituent son histoire. Tous sont narrés sur le même ton étrangement distant, sans analyse, sans évaluation morale, sans état d’âme. Elle paraît incapable de prendre conscience de la gravité de ses actes et n’éprouve aucune culpabilité, pas plus qu’elle n’exprime le moindre sentiment réel, profond, envers quelqu’un, que ce soit son propre enfant ou sa mère, Lamont ou Nathalie. En est-elle seulement intellectuellement capable ? Car en réalité, Marjorie est restée une enfant -qui n’ose pas employer de mots grossiers !-. C’est un personnage puéril, uniquement mu par la quête du plaisir immédiat, aux réflexions tenant d’une bizarre logique infantile (« Je ne vais pas appeler ça un massacre (…). Un massacre c’est plus de cinq personnes. »)

La tonalité distanciée du discours de Marjorie l’extériorise de sa propre histoire ; un peu comme s’il ne s’agissait plus vraiment de son vécu, mais déjà d’un livre. Dans ce sens paraissent aller les réflexions qu’elle adresse par moments directement à son supposé célèbre biographe où elle refuse qu’il cherche à trouver (et partant le lecteur) dans des évènements de sa prime jeunesse, malgré certains éléments dramatiques que l’on serait bien tenté d’interpréter sous une lumière psychanalytique, les origines de ses futures façons d’agir et de réagir (basiquement parce qu’il est probable qu’elle-même, en tant que lectrice, trouve cela barbant) ; ou lorsqu’elle lui suggère à l’inverse d’en réarranger certains aspects pour les rendre plus vendeurs.

Car ce livre amène aussi à quelques réflexions sur les rapports entre la fiction et la réalité. Ainsi, si dans un premier temps le lecteur tend à prendre pour argent comptant l’histoire telle que la raconte Marjorie (et donc à bien vouloir la croire lorsqu’elle contredit la version qu’en aurait donné Nathalie dans son propre livre), petit à petit le doute s’immisce dans l’esprit. Des réarrangements comme ceux qu’elle suggère à Stephen King n’ont-ils pas déjà eu lieu dans ce qu’elle a relaté jusqu’à présent ? Et que dire lorsqu’elle reconnaît soudain, dans de brefs retours en arrière, que ce qu’elle a raconté précédemment ne s’était en réalité peut-être pas entièrement déroulé tout à fait comme ça ? Et donc qu’en serait-il alors de l’éventuelle version qu’en produirait Stephen King ? Et d’ailleurs, pourquoi Stephen King ?

Stewart O’Nan avoue en interview avoir utilisé son collègue en tant que symbole, en tant que « scribe de la culture de masse américaine. » Il dit avoir voulu faire de son livre une sorte de satire de la culture tabloïd. Et c’est bien là que réside l’un des principaux intérêts de ce Speed queen : le parcours criminel de Marjorie et Lamont (et Nathalie) n’a rien du romantisme tragique exalté dans d’autres œuvres de fiction retraçant le parcours délinquant de couples maudits. Avec Speed queen, on est chez les beaufs et l’histoire de Marjorie est aussi et surtout le portrait d’une désolante subculture. A dessein, l’auteur a parsemé le discours de son personnage principal de dizaines de noms de produits de fast food ou d’appellations de modèles de voitures absconses (d’où les glossaires en fin d’ouvrage proposés par le traducteur) qui sont, avec la drogue, l’alcool et le sexe, ses seuls centres d’intérêt. C’est de la roadside culture du trou du cul de l’Amérique dont il est question dans ce livre, une culture faite de dinners et de drive in, de stations services et de motels, de mauvais programmes TV et de mauvais rock. De fait, Speed queen est une charge contre une certaine mythologie, celle du fantasme d’une vie sauvage (wild) remplie de baises et de meurtres, où l’on roule de nuit à fond la caisse toujours plus loin vers l’ouest, totalement défoncé au speed et à l’alcool, au volant d’un monstre à quatre roues au moteur surgonflé. Rien d’anodin évidemment dans le fait que ce roman se déroule sur et autour de la mythique Route 66.

Marjorie est l’image d’une certaine Amérique, une Amérique inculte, immature et violente qui encourage de se laisser aller à ses pulsions primaires ; l’autre Amérique, celle qui ne fait pas rêver mais fait peur.

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TRANCHECAILLE.

Tranchecaille (2008) de Patrick Pécherot. Éditions Série Noire Gallimard, 2008; Folio 2010.

Tranchecaille_Patrick Pécherot

Juin 1917, front de l’Aisne. Le soldat Jonas vient d’être fusillé, condamné par un tribunal militaire pour le meurtre de son lieutenant lors d’une charge. Dans la nuit des tranchées, quelques heures avant de commander une nouvelle attaque, le capitaine Duparc, qui a été l’avocat de Jonas, écrit à sa femme, retraçant toute l’affaire en passant en revue les témoignages qu’il a recueillis et interrogatoires qu’il a menés.

 

Dès les premières lignes, Patrick Pécherot livre la sentence : le soldat Jonas vient d’être exécuté. Quels que soient les éléments qui seront présentés par la suite, qu’ils soient à charge ou à décharge, pour relater cette affaire, la fin en a déjà été écrite. Aucun espoir à avoir donc. Cette désespérance d’un destin déjà scellé sous laquelle il se place d’emblée va imprégner tout le reste de ce roman et peser sur le regard que le lecteur portera sur les autres personnages, comme signifiant qu’après trois ans de guerre, l’accablement de tous -du moins ceux qui sont au front- est tel qu’ils n’ont, eux non plus, pas grand’ chose à espérer. Le capitaine Duparc, chargé de la défense de Jonas, aura eu beau se démener pour accéder à la vérité, ce ne sera, in fine, que pour mieux encore voir lui aussi l’abattement tomber sur ses épaules ; parce que, en temps de guerre, la vérité n’a plus guère de valeur.

C’est donc pour l’essentiel à travers les yeux du capitaine Duparc que le lecteur découvre cette affaire Jonas. Pécherot a conçu son texte en une succession de brefs chapitres, chacun rapportant, avec le vocabulaire et le parler qui leur sont propres, le témoignage de soldats qui ont côtoyé Jonas, d’officiers de base qui l’ont commandé, d’officiers supérieurs qui l’ont croisé ou de civils qui l’ont vu lors d’une permission à Paris. Et si, pour chacun de ces personnages, Jonas constitue le cœur de leur récit, Pécherot donne en même temps à lire toute une gamme humaine, portraits allant du simple poilu emporté par la tourmente aux gradés coincés entre l’obéissance aux ordres de l’état-major et la réalité concrète du terrain, à l’officier supérieur désabusé ou à la vieille ganache obtuse mais sachant rester loin des combats, en passant par ceux restés à l’arrière, profiteurs de guerre, planqués frustrés et aigris ou simple quidam soumis à la propagande officielle relayée par les journaux (mais a contrario sur ce dernier aspect, Pécherot rend hommage au Canard Enchaîné, hebdomadaire fondé en 1915). C’est à travers ces différentes paroles, ces différentes perceptions, que, comme Duparc, le lecteur reconstitue, par touches, toute l’histoire pour se faire une opinion sur le soldat Jonas.

Cette affaire commence par une altercation entre Jonas et Landry, son lieutenant : ce dernier, jeune officier tout juste envoyé au front, novice ignorant de ce qu’est réellement cette guerre au quotidien et cherchant à asseoir son autorité, ordonne à Jonas de remettre de l’ordre dans sa tenue: « Après des mois de sang et de merde, un gamin pommadé comme un officier d’opérette se pique de faire la revue de détail. » Jonas, qui s’était vu remettre un uniforme bien trop grand pour lui, se plaint de sa tenue. S’ensuit une prise de bec entre eux avant que Landry, bien que redoutant d’abord de perdre la face devant ses hommes, sentant la grogne monter parmi les soldats, n’y mette fin. Mais tous ont été témoins de cet échange. De-là va circuler la rumeur d’un contentieux entre Landry et Jonas.

Au fur et à mesure des témoignages, d’autres faits concernant Jonas (un coup de feu tiré en direction d’un colonel alors qu’il montait la garde, quelques heures passées en compagnie de déserteurs) viennent se greffer sur cette simple histoire de pantalon et dont à chaque fois l’interprétation qui en est donnée diffère, dépositions contradictoires donnant tantôt l’image d’un Jonas pauvre gars pas très malin et plutôt malchanceux tout juste sorti de sa campagne, tantôt celle d’un habile et roublard simulateur. Ainsi, bien que le lecteur ait plutôt tendance à se fier aux paroles favorables à la défense de Jonas, Pécherot réussit à semer le doute ; doute qui s’accroît encore lorsque le roman dérive vers le polar, mettant au jour un lien potentiel entre la mort du lieutenant Landry et l’assassinat d’une marraine de guerre à Paris, au moment même où Jonas était en permission dans la capitale. Tour de force, Pécherot parvient même, lorsque s’éclaircit ce meurtre parisien grâce à l’enquête menée par le caporal Bohman, ancien détective et greffier de Duparc, à créer un instant de suspense tel que le lecteur a beau savoir que Jonas va être/a été fusillé, il se met à croire durant un instant que, par un tour de passe-passe d’écriture, la fin de l’histoire pourrait être différente de ce qu’il sait pourtant qu’elle sera. Mais ce n’est en réalité que pour mieux renvoyer ensuite la barbarie de cette guerre en plein visage. Comme le dit finalement Bohman à Duparc : « Vous le savez, la justice n’a rien à voir là-dedans. Il leur faut un coupable. Pas pour le lieutenant. Pour l’ordre, mon capitaine, pour l’ordre. Sous leurs médailles, ils pèlent de frousse à l’idée que le manche puisse branler. »

Évidemment, derrière l’intrigue polardeuse, à travers l’histoire de Jonas, c’est de la guerre de 1914 dont il est question dans tout ce roman. Et le talent de Pécherot est de parvenir à faire éprouver physiquement, intimement au lecteur ce que pouvait ressentir le soldat de base lors cette guerre des tranchées. Pécherot donne à vivre le froid, la pluie, le vent, la boue, le manque de sommeil et la peur ; les rats filant entre les jambes, les poux grouillant et les asticots pullulant dans les plaies ; la chiasse, la puanteur des corps des morts comme des vivants, l’angoisse à l’instant de la charge, le copain qui plaque soudain les mains sur son ventre d’où s’échappent ses boyaux, le choc de l’explosion qui vous recouvre d’un coup de terre sanglante mêlée à des bouts de cervelle et d’os, les jours entiers de terreur passés terré dans un trou d’obus en attendant de pouvoir tenter de regagner ses lignes, les nuits entières à endurer les gémissements de mourants crucifiés dans les barbelés ; la mort.

Si les œuvres traitant de cette guerre de 1914-1918 foisonnent -à commencer par celle de Roland Dorgelès, journaliste ayant participé aux combats que Pécherot met en scène le temps d’un chapitre-, et si le lecteur n’apprend rien dans ce livre qu’il ne sache déjà tant sur les comportements bornés des états-majors que sur l’horreur quotidienne vécue par le poilu de base, Tranchecaille est néanmoins un roman prenant, révoltant, parfaitement mené qui, sous couvert de semi-polar, le plonge concrètement au cœur de cette boucherie de laquelle il ne peut ressortir que consterné.

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JOURNAL DE LA NUIT.

Journal de la nuit (Νυχτερινο δελτιο, 1998) de Petros Markaris, traduit du grec par Pierre Comberousse. Éditions Jean-Claude Lattès, 1998.

Petros Markaris_journal de la nuit

Suite à un interrogatoire musclé, un Albanais finit par avouer le meurtre d’un couple de ses compatriotes trouvés égorgés dans un taudis. L’affaire est donc bouclée pour le commissaire Charitos quand une journaliste vient l’agacer en le questionnant sur présence d’un enfant là-où le couple a été assassiné et dont pourtant la police n’a relevé nulle trace. Quelques jours plus tard, cette même journaliste est retrouvée morte à son tour dans les studios de la chaine de télévision où elle travaillait, quelques instants avant le journal de la nuit où elle devait annoncer un scoop. Charitos se doit alors de reprendre son enquête.

 

Ce roman est le premier de la série centrée sur le personnage du commissaire Kostas Charitos.

D’un point de vue polardeux, Markaris a du savoir-faire : partant d’un crime qui dans un premier temps cherche à se faire passer pour passionnel, puis peut-être simplement crapuleux, l’enquête menée par Charitos prend au fur et a mesure de l’avancée de ses investigations –qui parfois suivent de plausibles fausses pistes- une envergure bien plus ample et ce sans abuser des coups de théâtre ni succomber à d’artificiels rebondissements. C’est plutôt bien mené, plutôt bien construit et le lecteur se laisse volontiers prendre au jeu.

Mais au-delà d’une trame bien ficelée, ce roman offre le plaisir un peu pervers de se voir mis dans la peau d’un personnage d’un abord initial désagréable : en effet, Charitos, narrateur de tout le récit, apparaît dans les premières pages comme un homme brutal qui n’hésite pas à recourir à la violence face à un suspect, au point de fantasmer/regretter de ne pouvoir employer la torture telle qu’elle se pratiquait quand il était jeune policier militaire sous la dictature des colonels (« C’était le bon temps.« ), ouvrant ainsi la voie à une interrogation sur un passé dérangeant du personnage (cependant, la suite du roman apportera des éléments qui, sans en modifier radicalement l’image, amèneront à nuancer un regard trop manichéen porté sur le vécu de Charitos). C’est de plus un commissaire méprisant envers ses subalternes (« Pour qu’il apprenne que ce sont toujours les subordonnés qui font des erreurs. Les supérieurs ne font jamais d’erreurs ») et qui ironise par devers lui sur sa hiérarchie mais sans jamais négliger d’adopter le comportement idoine s’agissant de l’intérêt de sa carrière. Orgueilleux, manipulateur, machiste (une femme qui exerce « un métier d’homme » ne peut être qu’une gouine), il se comporte comme un malotru avec sa femme (« Ce n’est pas que je brûle particulièrement de faire l’amour, mais il faut bien qu’elle me rende d’une certaine façon ces trente cinq mille drachmes que je viens à l’instant de lui donner pour ses bottes. Ma générosité mérite une récompense. »), se laissant aller à de puériles bouderies dans sa vie de couple (mais c’est en réalité un jeu qui se joue à deux). Markaris a toutefois l’ingéniosité de ne pas outrer le trait et livre petit à petit d’autres facettes plus aimables de son héros (c’est un type « réglo« ), persévérant sans être buté, amoureux des dictionnaires et capable de réviser ses jugements initiaux face à la réalité des faits.

Ce polar s’avère également attrayant en étant un peu plus que la simple enquête d’un flic perspicace grâce à ses éléments contextuels, et notamment en révélant, à travers certaines des rencontres que Charitos est amené à faire, une Grèce où la xénophobie n’est pas rare et n’hésite pas à s’exprimer ouvertement : ainsi cet épicier pour qui « Après tout, avec deux Albanais de moins et un autre en prison, la Grèce se porte mieux.« , xénophobie dont Charitos paraît conscient sans pour autant s’en offusquer explicitement, laissant au contraire, de par ses propres réflexions, le lecteur dans une relative incertitude quant à son attitude sur ce point (« Qui a du temps à perdre avec des Albanais ?« ; et plus loin : « Deux Albanais égorgés, ça n’intéresse que les chaînes de télévision ; et encore, si le meurtre est photogénique et donne aux gens envie de vomir à neuf heures, avant de se mettre à table. »). Rédigé à la fin des années quatre-vingt-dix, ce roman dévoile ainsi un pays terreau fertile à l’irruption d’un certain mouvement politique d’extrême droite que connaîtra effectivement la Grèce quelques années plus tard.

Enfin, plaisir un rien populiste, le lecteur peut se délecter des piques de Charitos (reflet probable de l’opinion propre de Markaris) à l’encontre des journalistes télé grecs (et, de façon plus général, de toute la TV), son flic se livrant bon cœur à une charge contre cette meute d’hypocrites (« Son étonnement semble sincère, pour autant qu’un journaliste puisse être sincère.« ) portraiturés en arrivistes toujours à l’affût n’hésitant pas à se tirer dans les pattes entre eux et qui, lorsqu’ils paraissent endosser l’armure du chevalier blanc, ne le font qu’à condition que cela serve leur carrière et si possible permette également de dézinguer un collègue.

Finalement, si Markaris ne brille pas particulièrement par le style de son écriture (mais surprend néanmoins par moments avec quelques images un peu hard : « Derrière ses petits verres ronds, son regard brille avec malice, comme ceux de Himmler lorsqu’il dénichait des juifs cachés dans les greniers. »), avec ce polar, il ne trompe pas le lecteur sur la marchandise. Même s’il en atténue en cours de récit l’image initialement rogue et antipathique (et cela sera plus vrai encore dans les romans postérieurs de la série), son commissaire y apparaît comme un homme du côté de l’ordre, doté d’un esprit de fonctionnaire de police assujetti au pouvoir (quel qu’il soit ?), personnage crédible à la vie de famille banale et globalement à contre-courant de certains stéréotypes du flic de roman (il n’est pas alcoolique, ni divorcé, n’est pas en conflit avec ses supérieurs et ne se comporte pas de façon héroïque). De plus, au terme de ce roman, Markaris se gardant d’une rassurante –et lénifiante- fin, l’enquête de Charitos sera bien d’une certaine façon résolue (ou en tout cas close), mais ce sera d’une part sans que justice ne soit réellement faite, et d’autre part sans non plus apporter de réponses claires à une autre affaire –pour le coup elle bouclée et jugée-, réveillée par le déroulement du récit. Une fin au goût un peu amer de réaliste incomplétude.